Jérusalem nombril du monde
Il faut à peine une heure de car pour rallier Jérusalem depuis Tel Aviv, et pourtant la distance entre les deux grandes villes du pays semble incommensurable. On passe ainsi en quelques dizaines de kilomètres de l'Amérique et du XXIème siècle à l'Asie Mineure en remontant quelques siècles en arrière. Soit, pas partout dans la ville sainte, car la partie moderne avec son tramway et ses rues piétonnes ressemble à des villes européennes, mais dès que l'on a franchi l'enceinte de la vieille ville, la machine à remonter le temps se met en marche, nous amenant dans des ruelles pavées aux murs de pierre qui semblent ne pas avoir changé d'un iota depuis deux millénaires et plus. Le quartier arménien est désert, mais les arches de pierre qui guident nos pas dans les rues, sur lesquelles de grosses en bois protègent les maisons des Arméniens, une nation chrétienne de très longue date, et qui forment une communauté active dans le vieux Jérusalem. Le fameux Mur des Lamentations se situe un peu plus loin, mur de soutènement du second Temple Juif, détruit en 70, lieu de pèlerinage juif pour pleurer - d'où le nom - la disparition de leur temple. Les Juifs viennent y prier et glisser dans le mur prières et requêtes. Deux époques au moins composent le mur, les grosses pierres en bas datent du roi Hérode, celles au-dessus de la construction de la mosquée Al-Aqsa. Nous suivons avec curiosité les allers et venues des pèlerins, depuis l'arrière de l'esplanade pour ne troubler les prières. On ne peut s'empêcher de remarquer que, si la ferveur des femmes est équivalente à celles des hommes, la portion de mur qui leur est dévolue est bien plus étroite : la vraie place de la femme dans la religion juive reste à trouver. Un groupe de militaires, armés bien sûr, est venu rouler des mécaniques et faire des selfies devant le mur ; l'attraction touristique n'est jamais bien loin de la religiosité des lieux.
Nous continuons notre marche dans la vieille ville, suivant la Via Dolorosa et les stations du chemin de croix du Christ. Nous passons par l'Eglise Sainte-Anne, propriété française gérée par les Pères Blancs (les panneaux sur le site sont en français), un site majestueux avec l'église sobre à l'entrée et les ruines de la basilique byzantine, derrière, à côté d'anciennes citernes. Nous revenons par le quartier chrétien et le Saint-Sépulcre. Cette basilique fondatrice de la chrétienté est censée être bâtie sur le Golgotha, le lieu de supplice du Christ, et est partagée entre les églises chrétiennes catholique, grecque orthodoxe, arménienne, éthiopienne, copte, syrienne. Celles-ci cohabitent dans le labyrinthe qu'est devenue la basilique au fil des reconstructions : ici l'on monte jusqu'à une galerie, là on descend dans une chapelle, puis dans une autre encore plus profond dans le sol, puisque chaque religion a sa propre chapelle. L'ensemble est saisissant, par sa topologie avec cet enchevêtrement de lieux, par l'ambiance recueillie entre processions et prosternations, par le souffle qui en émane et qui semble nous renvoyer des siècles plus tôt. Même en tant que mécréant incorrigible, je ne peux m'empêcher d'être ému et exhaussé dans ce lieu si particulier. La promenade sur les remparts est une autre manière de voir la ville, d'en-haut, une perception radicalement différente qu'à ras du bitume, montrant aussi la place réduite de l'histoire au milieu d'une mer d'habitations tout autour.
Mais il n'y a pas que la vieille ville à Jérusalem. Le lendemain, nous quittons sentiers battus et pèlerins enamourés pour aller prospecter plus loin. Vers le sud d'abord et les quartiers résidentiels de Talbiyeh et Rehavia. L'ancienne YMCA, conçue par l'architecte de l'Empire State à New York, a été reconvertie en hôtel de luxe. Ce n'est plus la même clientèle, mais les lieux sont magnifiques, trop sans doute pour être laissés à de jeunes impécunieux. Le parc Bloomfield, avec son vieux moulin à vent, offre une vue sur la vallée en-dessous et la vieille ville en face. Plus loin, le parc HaMesila reprend une ancienne gare pour en faire un centre commercial assez banal, tandis que la voie verte qui s'en détache offre une agréable promenade à travers les belles maisons de ce quartier chic. En revenant, on traverse la maison Hansen, un ancien hôpital transformé en centre artistique, avant de continuer dans les rues branchées et les maisons bourgeoises, tandis que sur la colline voisine s'affirme la silhouette massive de la Knesset, le parlement israélien, toujours en train de s'affronter à coups de coalitions fragiles, mais toujours très droitières.
Nous allons quand même tenter d'aller faire une incursion de l'autre côté de la ville, malgré les alertes alarmistes sur les risques à se rendre en territoire arabe. La Porte de Damas, très militarisée car ouvrant sur le quartier musulman, souvent sous tension, apparaît pourtant bien tranquille. Les rues qui remontent dans Jérusalem-Est sont quasi-désertes en ce milieu de journée. Quelques bâtiments occidentaux des temps passés ponctuent la balade, l'église anglicane de Saint-Georges, puis l'hôtel raffiné de l'American Colony, où nous prenons un jus de fruit dans son rafraîchissant patio. Nous poussons jusqu'à une boutique (Sunbula) citée dans notre guide, qui propose des objets artisanaux fabriqués en Palestine par une vingtaine d'artisans répartis sur ce territoire, une manière de compenser notre non-voyage en Cisjordanie, d'aider un peu une population qui en a tant besoin, et sans doute aussi de nous donner bonne conscience. Le magasin est tout petit, tenue par une charmante Palestinienne, et propose des objets magnifiques, à des tarifs très raisonnables ; nous repartons avec une tripotée d'achats, coussins brodés, porte-monnaie, sacs ou savons, qui feront notre bonheur et celui de nos proches.
Une sortie nous emmène beaucoup plus à l'Ouest, vers le Mont Herzl, où commence un espace vallonné de forêts, et où est implanté Yad Vashem, le site de la Shoah. Une architecture moderne et inspirée dans un magnifique site, où l'on est pris à la gorge par le Mémorial des Enfants, une flamme unique reproduite à l'infini par une multitude de miroirs, tandis qu'une voix égrène dans l'obscurité les noms de quelques-uns des plus d'un million d'enfants massacrés. Plus loin, un monument de briques rouges rappelle le ghetto de Varsovie. Le musée de l'Holocauste proprement dit est lui aussi impressionnant. On croit avoir tout lu et entendu sur l'innommable, mais le parcours au travers des neuf salles souterraines regorge de tant de témoignages de tout genre que l'on est immergé dans l'Histoire, envahi par l'émotion, frustré de se voir poussé bien trop tôt vers la sortie à l'heure de fermeture.
En rentrant par le tramway moderne et efficace, on fait un stop dans le grand marché de Jérusalem, Machaneh Yehuda, qui propose tout ce qu'un bazar oriental peut contenir. Lors de notre passage, il est électrisé par plusieurs groupes de supporters de football, ceux du Maccabbi de Haïfa qui y célèbrent leur titre de champion, à grands coups de tournées de bière. Nous en retournant à pied par la grand-rue de la ville, la rue Jaffa, on rencontre toute l'animation de la partie moderne de la ville, où la jeunesse locale sort, s'amuse, achète, boit un coup, dans une ambiance totalement différente de celle du vieux Jérusalem un peu plus bas.
La dernière matinée avant de repartir est l'occasion d'aller faire une incursion dans Mea Sharim, le quartier ultra-orthodoxe de la ville, rendu célèbre notamment par des séries, notamment Shtisel dont nous nous sommes délectés il y a peu. L'ambiance est étrange. Tous les hommes et les femmes sont habillés de la même manière, chemise blanche, costume et chapeau noir pour les hommes, perruque, jupe longue épaisse et lourd pardessus pour les femmes, malgré la chaleur. Les boutiques sont petites et sommaires. Les habitations ne sont pas mieux, souvent à la limite de la décrépitude. Cela ne respire pas l'opulence, ni la gaîté non plus (mais qui sommes-nous pour en juger ?). Nous sommes, non seulement les seuls goys (habillés "modestement", manches longues et jambes couvertes, comme le demandent les panneaux à l'entrée du quartier), mais même les seuls non-orthodoxes, puisque le quartier semble être un no man's land pour le reste de la ville. Etrange endroit vraiment. Juste à côté, le quartier Ethiopien et son église sont beaucoup plus riants, avec quelques belles maisons bien retapées.
Pour finir sur les aspects pratiques, logement confortable dans un classique hôtel Koresh bien situé, non loin de la vieille ville et sur le trajet du tramway. Nous faisons d'un resto sympa non loin de là, le Mazkeka, qui propose des spectacles le soir, mais aussi de bons plats maison le midi pour une clientèle jeune, une cantine pour le déjeuner. Et le matin, le petit déjeuner est pris sur la rue Jaffa, à la boulangerie Sambouri, à la vitrine alléchante avec ses gâteaux et viennoiseries fraîchement cuits, et dégustés avec un café dans le petit coin restauration de la pâtisserie. Où nous aurons aussi l'occasion étonnante, de nous retrouver juste à côté d'une table de 4 militaires, 4 conscrites (le service militaire est complètement mixte, 2 ans de pensum pour les filles) avec leurs armes automatiques négligemment accrochées au dos de leurs chaises : proximité inquiétante ou rassurante ?
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