Tassili n'Ajjer, minéral et humain
Plus loin, nous passons devant le seul village que nous croiserons lors de notre périple, quelques cabanes en pierre visiblement encore habitées, mais où nous ne voyons âme qui vive. A côté, un puits moderne semble encore jouer son rôle, et un panneau métallique illisible tente (sans doute) de rappeler que nous sommes dans le Parc Culturel du Tassili n'Ajjer. Puis un oued longé de tamaris nous amène à notre camp d'Emi N'Ekrar, où nous ressentons la proximité de la civilisation, près d'une piste rejoignant la route voisine, et le passage de gendarmes surveillant la zone.
En repartant, notre chemin s'élargit à nouveau sur de larges plaines bordées de rangées de pointes surgissant de monticules, ayant un petit air de Monument Valley, les Navajos en moins. Nous rejoignons sur les coups de midi une vaste étendue sèche de broussailles jaunies, depuis laquelle on aperçoit au loin les grandes dunes de l'Erg Admer. Près de là, un unique arbre abrite quelques ânes sauvages qui nous surveillent avec un brin d'inquiétude. Puis l'environnement évolue progressivement du rocheux vers le sablonneux, jusqu'à notre destination du soir de Ouan Oughileya. L'arrivée sous la lumière vespérale est magnifique, quelques dunes irisées par le vent, piquetées de jaunes jacinthes du désert (cistanques), jusqu'à un bouquet de pics d'érosion formant un bosquet liseré de sable doré.
Nous continuons notre route vers le sud, longeant à bonne distance la Nationale N3 qui court en lisière de l'erg. Le sable se fait plus fréquent, et nous jouons les équilibristes sur les crêtes des dunes que nous gravissons. C'est l'étape la plus sablonneuse de la rando, dans un contraste marqué avec la rocaille rencontrée lors des premiers jours, dans des couleurs ocres, encore plus éclatantes sous le beau soleil qui a fini par remplacer la grisaille du début du séjour. Nous finissons le trajet dans le joli cirque d'Inmaharajeli, encerclé par les rochers avec un magnifique ciel étoilé en guise de plafond.
Pour cette avant-dernière étape, le paysage change à nouveau tandis que nous traversons le plateau d'In Aramas, des monolithes surgissent du sable, puis des rochers aux formes évocatrices viennent titiller nos encéphales. C'est le royaume de la paréidolie, ce processus mental qui consiste à tendre à reconnaître une forme familière dans un paysage ou tout autre élément, par une sorte d'illusion d'optique. Dans cette accumulation de blocs déchiquetés, les images percutent nos rétines, et notre cerveau mouline plein gaz pour interpréter ces délires rocheux : voici un canard ou un aigle, une tête de chien ou un homme debout, un centaure ou une tortue mata mata, tout le règne animal y passe, et au-delà. Quelle imagination que la nature, quelle versatilité que la géologie !
Après une dernière nuit à la belle étoile sur à Tekat n'Tenouri, nous repartons pour l'ultime étape. Nous traversons un paysage martien, avant que le plateau de Kalambo nous propose ses dernières créations gréseuses, plantés dans le sable saharien. Les paysages sont toujours aussi fabuleux, changeant juste ce qu'il faut pour que nous nous sentions dépaysés et privilégiés encore et encore. Aucune envie de rentrer au bercail, et pourtant insensiblement la perspective évolue, des signes de retour apparaissent. D'abord au loin la palmeraie où nous passerons l'après-midi dans quelques heures, puis un village poussiéreux et un peu triste, constellé de déchets plastiques, nous sommes bien de retour dans le trivial.
Je n'ai pas encore parlé de ces traces humaines que nous avons croisées tout au long de nos pérégrinations dans le tassili. Le Tassili n'Ajjer est réputé comme étant l'un des plus vastes et des plus anciens conservatoires rupestres à ciel ouvert de la planète. Les plus anciennes peintures remontent à près de 6000 ans, quand le Sahara était verdoyant, comme le montre par exemple cette girafe tachetée. De la même époque sont les nombreux bovins élevés par les pasteurs du tassili, tandis que les quelques chameaux représentés sont nettement plus récents, et de moindre qualité graphique. Mais ce sont les hommes et femmes représentés qui frappent le plus, par la variété des thèmes et des manières de les dessiner. Deux hommes munis d'arcs et flèches poursuivent un gibier ; deux hommes et une femme semblent se concerter ; un chamane stylisé porte une tunique décorée ; un groupe d'hommes suivent un personnage bariolé, leurs jambes imprimant un mouvement ; plus un curieux géant aux yeux globuleux et au crâne frangé.
Nous rencontrons aussi des tombeaux, de différentes époques là aussi. Les plus anciens (au moins 5000 ans) sont les plus spectaculaires, des sépultures néolithiques à enclos, avec en leur milieu un tumulus en guise de trou de serrure, des amas de pierres placés de telle sorte à ressembler, de loin, à une plaque de porte avec sa serrure au centre. Plus récents sont les tombeaux islamiques, plus petits aussi, des pierres rassemblées dans un forme allongée arrondie, la présence d'une ou deux pierres dressées indiquant la nature, homme ou femme, de la personne ainsi enterrée.

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