Tassili n'Ajjer, minéral et humain


Le Tassili n'Ajjer est situé dans le sud-est de l'Algérie, à la frontière libyenne, à ne pas confondre avec l'autre tassili algérien, celui du Hoggar, à la limite du Niger. C'est ce haut plateau aride, entre 1000 et 2000 mètres d'altitude, que nous allons parcourir six jours durant, dans un paysage minéral et changeant, de vastes plaines rocheuses à des forêts de monolithes en passant épisodiquement par de petits ergs de sable. Un peu de géologie pour commencer : le bouclier touareg se forme il y a 700 millions d'années, puis au cours du Cambrien qui s'ensuit, des sédiments commencent à se déposer. Une calotte glaciaire va se former et au Silurien, le fonte des glaces entraîne la formation de strates composées essentiellement de grès et de quelques couches d'argile. Après une période plus calme, au Miocène (10 à 20 millions d'années), le bouclier se bombe sous l'effet d'une poussée magmatique, provoquant une inclinaison de ses couches vers le nord, tandis que des bassins se forment à ses confins. C'est à cette époque que les couches sédimentaires supérieures sont complètement érodées. Enfin, au Pléistocène (3 à 5 millions d'années), une nouvelle poussée volcanique au sud crée cratères, cônes et coulées de lave. Au nord, de rares pluies et des crues exceptionnelles génèrent une forte érosion, en même temps que les vents de sable usent et sculptent les grès meubles. Et par dessus ces phénomènes, les écarts de températures entre nuit et jour (jusqu'à 50 degrés) font éclater des roches jusqu'à les transformer en poussière de sable, par un phénomène dénommé cryoclastie ou gélifraction. Ce sont ces séquences géologiques successives et ces épisodes  d'érosions d'origines variées qui vont façonner l'extraordinaire variété de paysages que nous rencontrerons.
 
Nos 4x4 nous emmènent depuis Djanet jusqu'à notre point de départ de Tikoubaouine, sur la bordure sud-ouest du tassili. Une mise en jambes de deux petites heures nous fait découvrir les premières massives roches qui émergent du sable. Dans ce décor minéral, quelques coloquintes jaunes parfaitement rondes sur le sable nous donnent envie d'une partie de pétanque dans le désert. Nous retrouvons ce même type de paysage le lendemain en marchant vers le nord. Des blocs de grès s'élancent depuis le sol tels des buildings dans le ciel d'un Manhattan saharien. L'érosion a travaillé les roches en créant oculi et arches, la plus spectaculaire étant l’arche de Tikoubaouine avec son aspect d'éléphant de pierre. Plus loin, nous rejoignons le large oued Ioulalatène ouvrant de nouvelles perspectives sur un horizon de sable, buissons, rochers entremêlés, tandis que notre caravane chamelière nous dépasse tranquillement dans ce paysage époustouflant. Puis nous entrons dans des gorges de plus en plus étroites, dans lesquelles on se faufile jusqu'à notre bivouac de Tambouka le deuxième soir.

Le lendemain, nous glissons dans un oued qui serpente entre des massifs rocheux de plus en plus vertigineux, offrant ici et là quelques taches vertes de palmiers et de buissons, tandis que le sentier devient plus escarpé, nous faisant gravir des éboulis casse-pattes (gare aux chevilles). Puis nous rejoignons un lieu mythique du tassili, celui de la guelta d'Essendilène. Au pied d'une impressionnante aiguille rocheuse, une inattendue cuvette d'eau, fruit de précipitations occasionnelles et de sources voisines, vient s'insérer dans le  canyon, reflétant les parois de grès tout autour. Cette oasis bordée de lauriers-roses hébergea en son temps un fort colonial français, où Frison-Roche plaça l'action de son roman "le rendez-vous d'Essendilène".

Plus loin, nous passons devant le seul village que nous croiserons lors de notre périple, quelques cabanes en pierre visiblement encore habitées, mais où nous ne voyons âme qui vive. A côté, un puits moderne semble encore jouer son rôle, et un panneau métallique illisible tente  (sans doute) de rappeler que nous sommes dans le Parc Culturel du Tassili n'Ajjer. Puis un oued longé de tamaris nous amène à notre camp d'Emi N'Ekrar, où nous ressentons la proximité de la civilisation, près d'une piste rejoignant la route voisine, et le passage de gendarmes surveillant la zone.

En repartant, notre chemin s'élargit à nouveau sur de larges plaines bordées de rangées de pointes surgissant de monticules, ayant un petit air de Monument Valley, les Navajos en moins. Nous rejoignons sur les coups de midi une vaste étendue sèche de broussailles jaunies, depuis laquelle on aperçoit au loin les grandes dunes de l'Erg Admer. Près de là, un unique arbre abrite quelques ânes sauvages qui nous surveillent avec un brin d'inquiétude. Puis l'environnement évolue progressivement du rocheux vers le sablonneux, jusqu'à notre destination du soir de Ouan Oughileya. L'arrivée sous la lumière vespérale est magnifique, quelques dunes irisées par le vent, piquetées de jaunes jacinthes du désert (cistanques), jusqu'à un bouquet de pics d'érosion formant un bosquet liseré de sable doré.

Nous continuons notre route vers le sud, longeant à bonne distance la Nationale N3 qui court en lisière de l'erg. Le sable se fait plus fréquent, et nous jouons les équilibristes sur les crêtes des dunes que nous gravissons. C'est l'étape la plus sablonneuse de la rando, dans un contraste marqué avec la rocaille rencontrée lors des premiers jours, dans des couleurs ocres, encore plus éclatantes sous le beau soleil qui a fini par remplacer la grisaille du début du séjour. Nous finissons le trajet dans le joli cirque d'Inmaharajeli, encerclé par les rochers avec un magnifique ciel étoilé en guise de plafond.

Pour cette avant-dernière étape, le paysage change à nouveau tandis que nous traversons le plateau d'In Aramas, des monolithes surgissent du sable, puis des rochers aux formes évocatrices viennent titiller nos encéphales. C'est le royaume de la paréidolie, ce processus mental qui consiste à tendre à reconnaître une forme familière dans un paysage ou tout autre élément, par une sorte d'illusion d'optique. Dans cette accumulation de blocs déchiquetés, les images percutent  nos rétines, et notre cerveau mouline plein gaz pour interpréter ces délires rocheux : voici un canard ou un aigle, une tête de chien ou un homme debout, un centaure ou une tortue mata mata, tout le règne animal y passe, et au-delà. Quelle imagination que la nature, quelle versatilité que la géologie !

   

Après une dernière nuit à la belle étoile sur à Tekat n'Tenouri, nous repartons pour l'ultime étape. Nous traversons un paysage martien, avant que le plateau de Kalambo nous propose ses dernières créations gréseuses, plantés dans le sable saharien. Les paysages sont toujours aussi fabuleux, changeant juste ce qu'il faut pour que nous nous sentions dépaysés et privilégiés encore et encore. Aucune envie de rentrer au bercail, et pourtant insensiblement la perspective évolue, des signes de retour apparaissent. D'abord au loin la palmeraie où nous passerons l'après-midi dans quelques heures, puis un village poussiéreux et un peu triste, constellé de déchets plastiques, nous sommes bien de retour dans le trivial.

Je n'ai pas encore parlé de ces traces humaines que nous avons croisées tout au long de nos pérégrinations dans le tassili. Le Tassili n'Ajjer est réputé comme étant l'un des plus vastes et des plus anciens conservatoires rupestres à ciel ouvert de la planète. Les plus anciennes peintures remontent à près de 6000 ans, quand le Sahara était verdoyant, comme le montre par exemple cette girafe tachetée. De la même époque sont les nombreux bovins élevés par les pasteurs du tassili, tandis que les quelques chameaux représentés sont nettement plus récents, et de moindre qualité graphique. Mais ce sont les hommes et femmes représentés qui frappent le plus, par la variété des thèmes et des manières de les dessiner. Deux hommes munis d'arcs et flèches poursuivent un gibier ; deux hommes et une femme semblent se concerter ; un chamane stylisé porte une tunique décorée ; un groupe d'hommes suivent un personnage bariolé, leurs jambes imprimant un mouvement ; plus un curieux géant aux yeux globuleux et au crâne frangé.

Une autre trace humaine provient des tessons de poterie qui jonchent par endroit le sol. On est surpris de trouver autant de ces fragments, vieux de quelques milliers d'années sans doute, lisses, striés ou poinçonnés, que personne ne songe à collecter pour un musée, trop communs sans doute, et que l'on peut ramasser par poignée rien qu'en se penchant. A un endroit, une centaine de ces pièces sont rassemblées dans un cercle de pierre sur le sable, dans une sorte de conservatoire de plein air. 

Nous rencontrons aussi des tombeaux, de différentes époques là aussi. Les plus anciens (au moins 5000 ans) sont les plus spectaculaires, des sépultures néolithiques à enclos, avec en leur milieu un tumulus en guise de trou de serrure, des amas de pierres placés de telle sorte à ressembler, de loin, à une plaque de porte avec sa serrure au centre. Plus récents sont les tombeaux islamiques, plus petits aussi, des pierres rassemblées dans un forme allongée arrondie, la présence d'une ou deux pierres dressées indiquant la nature, homme ou femme, de la personne ainsi enterrée.


Une autre présence humaine est beaucoup plus récente, ce sont ces mosquées virtuelles marquées au sol par quelques pierres, avec le mihrab qui indique la direction de la Mecque. Elles sont installées par les bergers qui parcourent la région et peuvent pratiquer ainsi leur religion en plein désert.
 
Les dernières traces à noter ne sont plus d'origine humaine, ce sont les ichnofossiles. Ces fossiles d'un type particulier ne proviennent pas directement d'un organisme, mais de traces de celui-ci. Il s'agit de l'altération de dépôts de roches sédimentaires par un organisme vivant, générant des traces, des pistes, comme ces doubles lignes qui s'enchevêtrent dans une toile géante figée sur le sol.


 

 

 

 


 

 

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