Touaregs et dromadaires
Le Sahara est le domaine des Touaregs, et nous passerons tout notre séjour en leur compagnie, à la fois proche et lointaine. Proche car nous partageons une semaine durant la même vie, ou presque, même itinéraire, même couchage, mêmes repas. Et lointaine aussi car nos mondes sont si différents, juxtaposés artificiellement l'espace de quelques jours, avec en sus la barrière de la langue. Et puis il subsiste l'évidence qu'ils sont à notre service et payés pour cela, transportant nos affaires, préparant notre pitance, finissant nos plats. On en est toujours un peu gênés, mais cela leur procure des revenus supplémentaires sans doute cruciaux. Une fois cette constatation évacuée, ils semblent contents d'être là, sans doute heureux de se retrouver ensemble en dehors de la vie citadine, dans "leur" désert. Le soir, une fois leurs tâches achevées, nous les entendons longuement discuter et rire bruyamment entre eux. Et puis, tout en restant discrets, ils cherchent le contact avec ces drôles de toubabs qui paient pour marcher. Lors de la cérémonie du thé à laquelle ils participent de concert, riant de bon cœur, sans doute aussi à nos dépens, mais on peut le comprendre ! Ou à l'occasion d'autres interactions, telles ces devinettes plus ou moins élaborées dont ils semblent friands, ou bien ce jeu de solitaire sur le sable à l'aide de cailloux, quand ils prennent plaisir à nous apprendre leur jeu et à nous défier.
Dans la journée, chacun va à son train. Leur quotidien est bien rempli, avec le chargement et le déchargement des dix dromadaires qui constituent notre caravane, une tâche répétitive qu'accomplissent avec dextérité le chamelier et son aide. Une fois leurs montures chargées, ils partent tantôt assis sur celles-ci, tantôt les précédant, à toute berzingue : leur moyenne (7 km/heure) est bien plus élevée que la nôtre, et ils filent bon train, nous dépassant parfois sans mollir dans la matinée, lorsque nous empruntons le même chemin. Et le soir venu, avant notre arrivée, après le montage du camp, il reste la préparation du dîner assurée par le cuisinier. Si la cuisine est un peu moins raffinée que ce que nous avons pu connaître lors des bivouacs au Maroc, ce qu'ils sont capables de nous concocter, pour vingt personnes au total, avec les produits transportés, reste de qualité. Une base de semoule et de légumes, avec quelques morceaux de viande de bœuf, plus quelques contenus de boîtes (thon ou sardine) pour varier l'ordinaire, et nous mangeons bien et copieusement, quelques grains de sable craquant sous la dent venant nous rappeler que nous sommes bien dans le désert et pas dans un restaurant de Belleville.
Me revient à cette occasion le couplet d'une comptine que nous chantait notre maman il y a soixante ans : "Perdu dans le désert immense, l'infortuné Bédouin (doin, doin, doin, doin) n'irait pas loin (loin, loin, loin, loin), si la divine Providence n'allégeait son fardeau (do do do, do) par un cadeau (do do do, do), ce précieux cadeau de la bonté des Cieux, c'est le chameau" et le refrain "Halli hallo ! Et vive le chameau ! Voyez comme il trotte, Halli hallo! Et vive le chameau ! Voyez comme il est beau". Dans la même veine para-littéraire, me reviennent aussi ces définitions loufoques d'Alain Finkelkraut dans "Ralentir, Mots Valises" : drolmadaire, chameau facétieux ; hebdrolmadaire, chameau qui rit tous les lundis. Qui me font toujours hurler (intérieurement) de rire cinquante ans plus tard.
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