Quand t'es dans le désert ... (*)



Une semaine de marche dans le désert algérien, une semaine hors du temps, loin des vicissitudes de notre compliqué monde moderne, une semaine au grand air et en vase clos. Notre caravane de dix-neuf protagonistes se compose des 4 Touaregs qui nous choieront durant ces quelques jours, de notre guide français, et des 14 "clients" de ce groupe Terre d'Aventures. Un groupe très féminin, avec 12 femmes pour 2 hommes, prêts à braver un inconfort tout relatif pour goûter du sable et humer l'air du désert. La plupart des participant(e)s ont déjà tâté du désert, souvent au Maroc, parfois aussi en Jordanie ou Mauritanie, et cherchent une nouvelle expérience dans ce Sahara algérien depuis peu rouvert au tourisme. On y trouve pêle-mêle, le photographe sûr de son art, la benjamine un peu étourdie, les trois bonnes copines bretonnes, un couple de randonneuses qui se trouve habiter à 260 mètres de chez moi, mézigue en tant que doyen, en couple atypique avec ma sœur, et j'en oublie ... Plus notre paire de guides, puisque nous en avons droit à deux. Le guide local d'abord, imposé par les autorités algériennes, djellaba bleue, chèche blanc, sac rouge pour un photogénique assemblage tricolore, accompagnant le groupe, le précédant parfois dans des passages plus délicats, donnant quelques indications fragmentaires, mais pertinentes, dans un français approximatif, toujours souriant et de bonne humeur. Et le guide français, jeune Provençal bohème et artiste, d'humeur égale et légèrement distant, qui a fait le tour du monde à pied, et vit à son rythme, un peu en marge de la société. Il connaît bien notre parcours et va nous faire découvrir le Tassili minéral, et les traces humaines qui le parsèment.
 
Le rythme journalier est vite et bien calé. Lever vers 6h30 du matin, quand le jour pointe, petit déjeuner et départ du camp à 8 heures. Trajet quotidien d'une vingtaine de kilomètres en 6 heures environ, deux tiers le matin et un tiers l'après-midi. Longue pause méridienne pour le pique-nique, puis arrivée au bivouac entre 16 et 17 heures. Installation du couchage, collation en attendant le soir, puis la nuit venue, dîner au coin du feu. Avant d'aller dormir aux alentours de 21 ou 22 heures.
Pendant ce temps, notre caravane nous suit, puis nous précède. Les dix dromadaires et leurs deux chameliers marchent bien plus vite que nous, et prennent souvent un itinéraire différent du nôtre, plus direct ou évitant des passages rocailleux difficiles pour leurs animaux. En général, une partie de la caravane nous précède lors de la pause-déjeuner de midi,  apportant les victuailles et les ustensiles nécessaires à notre pitance méridienne. Cette longue pause est un des plaisirs du voyage : un bel endroit ombragé, des citrons et oranges pressés à la main en guise d'apéro, des salades rafraîchissantes, un thé touareg en forme de dessert, et un intermède sieste (ou lecture, écriture, photo, etc...) pour les amateurs.

Le lieu du bivouac du soir est aussi soigneusement sélectionné dans des lieux aussi variés que photogéniques. Pas de concurrence, nous sommes visiblement cette semaine le seul groupe à circuler dans ces parages. Là encore, le rituel est bien ancré. L'équipe touareg installe le campement : un coin cuisine avec réchaud à gaz et gamelles, légumes et eau, où notre cuisinier attitré va concocter le roboratif repas du soir ; le "salon", quelques matelas et tapis entourés d'une toile en guise de paroi, où nous nous prélassons en fin d’après-midi, puis au dîner ; le pacage des dromadaires entravés qui profitent de la soirée pour se sustenter ; et l'espace "chambre à coucher". Et de l'espace il y en a, puisque la quinzaine de marcheurs s'éparpille autour du campement pour dénicher le meilleur spot où passer la nuit, ça va, il y a de la place et chacun choisit son endroit préféré en préservant son intimité. Quasiment tout le monde, bien rôdé au désert, dort à la belle étoile sans aucune hésitation. Pour ma part, je résiste un peu en montant notre tente pour garder une fine protection de toile, mais je finis par me rendre à l'évidence afin d'aussi profiter de la voûte étoilée en guise de plafond sans limite. 

Le soir venu, la voûte céleste est un spectacle en soi. On tente de repérer les constellations qui la piquettent : les casseroles de la Grande et de la Petite Ourse, le sablier de la constellation d'Orion, le grand W de Cassiopée, et tant d'autres. Et puis il y a les artefacts qui viennent perturber ce bel ordonnancement : un avion que l'on voit clignoter en bicolore dans le ciel, avant même de percevoir son vrombissement ; ou un satellite telle une étoile qui tracerait sa route dans le ciel bleu foncé. Rien à voir avec les vraies étoiles filantes dont on a parfois la chance de repérer une trace éphémère. Mais le spectacle n'a qu'un temps et il convient de se hâter pour en profiter : c'est période de pleine lune, et ladite lune ne tarde pas à darder ses premiers rayons en se levant, occultant rapidement les étoiles en éclaircissant le ciel. Il fait alors presque jour dans le désert nocturne et le ciel pâlit, diluant radicalement la densité stellaire.


Le dîner est le moment primordial de la soirée. Tout le monde s'assied en tailleur sur le sol, ou sur un pliant pour les fragiles du dos, tandis que le bois rassemblé durant la journée vient alimenter le feu qui réchauffe l'atmosphère car la nuit venue, le mercure s'affaisse d'une quinzaine de degrés. Lorsque la grande gamelle arrive, contenant soupe ou ragoût, chacun allume sa frontale, en mode rouge éco, générant une étrange ambiance rougeoyante d'un effet vaguement extraterrestre. Une fois le dîner achevé, c'est le temps de la cérémonie des 3 thés touaregs, un moment magique en guise de conclusion de chaque journée. Notre touareg en charge de la manœuvre arrive avec son matériel dans un sac : une grande bouilloire noircie par les flammes, une plus petite, et un broc, ainsi que le thé vert et une bouteille de sucre en poudre. Chauffage de l'eau jusqu'à ébullition, introduction du thé vert, ajout du sucre, les premières étapes sont classiques, puis vient la concoction des mousses : avec une dextérité remarquable, en élevant progressivement chaque bouilloire au cours du transvasement de l'une à l'autre, dix ou vingt fois de suite, le thé s'aère et commencer à mousser, mousser, mousser ... Lorsque suffisamment de mousse est formée, celle-ci est introduite dans des petits verres sur un plateau, en prenant bien soin de ne pas inclure de liquide. Puis, une fois ces verres remplis de mousse, le thé est goûté, un peu plus de sucre ajouté si besoin, et le thé infusé versé dans chaque verre, générant un beau col blanc de mousse (on dirait une micro-bière !). Le premier thé est prêt à être dégusté, c'est le plus fort, on dit qu'il est "amer comme la mort". Puis le thé est dilué, du sucre encore rajouté, c'est le second thé, moins amer, "fort comme la vie". Enfin le dernier thé est préparé, un peu plus dilué, un peu plus sucré, avec une variante qui consiste à y faire infuser une plante du désert, "taghilt" en touareg, qui donne un arôme supplémentaire pour contrecarrer la sucrosité finale, et voici le troisième thé, le plus sucré, "doux comme l'amour". Et s'il y a du rab, et encore une petite envie de douceur avant le dodo, on a droit à une quatrième tournée, alias fantasy ! La cérémonie complète s'étend ainsi sur une bonne heure, durant laquelle l'on est captivé par la précision des mouvements, le liquide brûlant qui bondit d'un récipient à l'autre, la mousse qui se développe, les verres qui se remplissent, dans la lumière tremblotante du feu de bois. Même sans être fana de thé (et de sucre), c'est toujours fascinant, soir après soir ...
 
Revenons à la journée, ces six ou sept heures durant lesquelles le groupe progresse à travers roches et sable, le long des oueds ou entre les parois d'un défilé, franchissant un akba (petit col), gravissant un éboulis. La marche est à vrai dire plutôt facile, même si quelques passages un peu scabreux requièrent une attention plus soutenue. Pour le reste, le sol est régulier et ferme, et les dénivelés restent assez faibles. Logiquement, le groupe s'étire assez vite, d'autant que la visibilité est large et qu'il y a peu de risques de se tromper de chemin. Les plus véloces, ou les amateurs de tranquillité, filent devant profiter les premiers des panoramas qui se profilent, le gros de la troupe au milieu papote avec entrain et constance, et à l'arrière, les retardataires mitraillent ou scrutent le sol à la recherche de cailloux et autres tessons.

 

(*) pour les plus anciens, extrait du succès du très oubliable Jean-Patrick Capdevielle 

 

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