Tirana, ville ouverte

La fin de notre périple albanais nous emmène dans la capitale Tirana, d'où nous reprendrons un vol pour Paris. Après la côte sud, les petites villes historiques du centre du pays, et même les abords du lac Shkodër, le retour dans une grande ville, qui regroupe tout de même environ un million d'habitants, est un choc. Déjà, à l'approche de la ville, les embouteillages qui s'y succèdent, l'indiscipline des conducteurs (à l'orientale), donnent le ton. Nous abandonnons vite notre véhicule devant notre hôtel pour sillonner la ville à pied. Notre premier objectif est la grande place centrale, la place Skanderbeg, du nom du héros et initiateur de l'identité albanaise, dès le quinzième siècle. Avant d'arriver, une musique assourdissante nous prévient que l'endroit est animé : en effet, une grande fête s'y déroule, le "Colour Day Festival", sur fond de musique techno crachée par de grosses enceintes, auquel affluent des grappes de jeunes, souvent couverts de couleurs sur vêtements et épidermes, sur le mode de la fameuse Holi indienne. Le bruit ambiant, et le fait que tout le centre de la place soit fermé, nous fait vite fuir l'endroit pour retrouver un peu plus de tranquillité plus loin.

Le centre de Tirana est un étonnant mélange de tradition, la mosquée Suleiman Pacha par exemple, ou le Château, et de modernité, des architectures modernes, voire futuristes, tandis que les grues métalliques prolifèrent, faisant pousser des gratte-ciels comme des champignons tout autour du centre. Nous grimpons ainsi sur la pyramide Hoxha, le musée-mausolée du dictateur défunt, qui après avoir longtemps hésité sur son sort, vient d'être transformé en un étonnant geste architectural, de grands degrés menant au sommet pour une vue sur la ville, tandis que des cubes colorés empilés ici et là proposent des salles, encore inachevées, qui verront des événements culturels s'y dérouler. Plutôt intéressant, bien représentatif de la frénésie tiranaise et de sa volonté de tirer un trait sur la parenthèse communiste pour sauter dans un monde nouveau et multicolore. 






Juste à côté se trouve la maison justement d'Enver Hoxha, somme toute assez simple (quand on compare aux extravagances d'autres dictateurs, comme Ceausescu hier ou Poutine aujourd'hui), et qui marque l'entrée du Blloku. Ce quartier, naguère celui, très fermé, des dignitaires du régime, est devenu le coin branché où les Tiranais affluent le soir venu pour boire un coup ou diner dans l'un des innombrables bars ou restos le long des rues. L'Albanie ancienne semble bien loin d'un coup. Sur une rue voisine, nous croisons un cortège coloré et déjanté, qui agite drapeaux et diffuse de la musique, sans que nous comprenions vraiment de quoi il s'agit, peut-être une discrète Gay Pride.

Parcourant les longues avenues rectilignes de la ville, nous faisons le tour des immeubles qui affichent souvent des couleurs vives, rendant un peu moins lépreux certains bâtiments à coup de grandes bandes de peintures. Sur d'autres murs, les artistes de rue tentent leur chance, composant des peintures murales comme dans toute métropole moderne qui se respecte.

De retour sur la place Skanderbeg le lendemain, la fête a fait ses bagages, ne restent que quelques traces de peintures sur le sol. C'est l'occasion de chercher des signes le vieux Tirana ou du peu qu'il en reste. Le lieu le plus réputé est la mosquée Et'hem Bey, édifiée il y a deux siècles seulement, qui offre sur un coin de la place des décorations aux motifs floraux sur son portique et à l'intérieur, qui ont survécu aux heures noires du communisme. Non loin de là, le Musée d'Histoire Nationale, et son immense mosaïque dans le plus pur style du réalisme révolutionnaire, est sans doute la plus connue des images de Tirana, la mère patrie triomphante menant des partisans armés, dominant la grande place tiranaise.

Deux autres lieux rappellent les quelque quatre décennies que dura la période communiste, avec son cortège d'heures sombres et de persécutions en tous genres. D'abord le Musée des Feuilles, dans les locaux de la Segurimi de l'époque, l'appareil répressif du parti, qui retrace les écoutes, les filatures, tous les outils utilisés pour traquer les "mal-pensants", avec des quantités d'objets en tous genres et des reconstitutions d'intérieurs. Un peu plus loin, c'est le Bunk'Art 2 qui remplit un rôle mémoriel similaire, s'enfonçant dans les entrailles de la ville dans une de ces casemates en béton dont Hoxha a constellé le pays, obsédé qu'il était d'être envahi par l'un des innombrables ennemis du socialisme albanais. Nous n'y descendrons pas, mais l'entrée du blockhaus, avec ses photos de persécutés, est déjà spectaculaire.

Au hasard de nos balades, nous découvrons encore une massive église orthodoxe en pierre, où un mariage est célébré, une grosse mosquée financée par des fonds koweïtis, un atelier d'artiste transformé en petit musée au milieu d'un joli jardin, îlot de verdure dans la ville, ou encore assistons à des exercices militaires dans le cadre de l'OTAN (à laquelle l'Albanie appartient), avec militaires américains en vadrouille.

Côté hébergement et restauration, le choix est large. Nous optons pour un confortable grand hôtel non loin du centre, le Colosseum (sic), où nous sommes surpris de constater que plusieurs membres du personnel parlent français, et où nous avons réservé une belle suite au dernier étage. Le premier soir, nous dénichons dans un quartier peu engageant un excellent restaurant de poisson (Varkat), où le poulpe que je déguste est remarquablement cuit et préparé. Dans un autre style, un resto plus populaire, aux néons blancs et à la décoration banale, nous accueille le dernier soir pour un repas albanais, pas très fin, mais aux portions gargantuesques, de quoi faire trois repas pour nos petits appétits ! Et qui complèteront nos sandwichs pour le vol du lendemain. A noter un très bon glacier, La Nocciola (l'Italie reste influente ici), et un remarquable pâtissier, "Mon Amour" (la France garde la cote pour les noms, cf. aussi la chaîne de cafés "Mon Chéri" !), toujours dans la veine italienne, avec un zeste d'orientalisme en prime.




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