Gjirokastër, entre Hoxha et Kadaré
Nous quittons le bord de mer en prenant un bac à traille, puis une belle route peu empruntée surplombant la lagune et le parc naturel de Butrint. Plus loin, c'est une voie rapide fraîchement construite, ne figurant même pas sur les cartes, qui nous mène fissa à travers la montagne jusqu'à Gjirokaster, un des hauts lieux du pays. Gjirokastër, ville natale de deux personnalités du pays que tout oppose : Enver Hoxha, le dictateur honni qui abattit une chape de plomb sur le pays durant 40 ans, et Ismaël Kadaré, brillant écrivain, opposant longtemps réfugié en France, et dont je lirai durant notre séjour deux livres, l'un retraçant la rupture de l'Albanie et de Hoxha avec l'Union Soviétique en 1960 (le Grand Hiver), l'autre évoquant des souvenirs de jeunesse à Gjirokastër (Chronique de la Ville de Pierre). Je me sens donc obligé d'aller visiter la maison natale de Kadaré, dans une ruelle de la vieille ville. La maison, en mauvais état, a été complètement rénovée, d'une manière un peu trop propre, ce qui lui ôte une partie de son charme. Heureusement, l'écrivain est présent au travers d'images, de souvenirs, de ses textes surtout, comme dans le sous-sol qui servait d'abri lors des bombardements anglais durant la dernière guerre, ainsi que le rappellent des images d'avions projetées sur le plafond de l'abri.
Pour voir une de ces hautes authentiques maisons de Gjirokaster, avec leurs grands pans de murs en pierre, surmontées de blancs appartements et de toits d'ardoise, que dépeint si bien Kadaré, il faut aller visiter deux des maisons que des particuliers font visiter, et notamment les Maisons Skënduli et Zekate. Vieilles de deux cents ans, elles sont étonnantes, par leur hauteur d'abord, leur aménagement intérieur, les innombrables pièces, cheminées, escaliers, qu'elles abritent. On est bouche bée devant la magnificence de la chambre d'apparat où vivaient les mariés, ses bois peints, cheminées ornées, vitraux colorés, tapis rougeoyants. On admire le panorama depuis la grande véranda ouvrant sur la vallée, d'où les seigneurs d'antan pouvaient surveiller les mouvements des ennemis ou amis. Sans oublier le confort d'un système élaboré de canalisations d'eau, alimentant hammams, bains, toilettes. Tant de beauté et de confort réunis, surprend dans un pays souvent considéré comme arriéré.
Notre hôtel (Bazaar 1905) où nous résidons durant deux jours est en fait une autre de ces maisons, aménagée pour les visiteurs de passage, où nous sommes logés dans une vaste chambre, bordée de banquettes et richement décorées, petit déjeunant dans la véranda, quasi seuls en cette mi-mai. Nous mangeons résolument albanais le soir venu. Dans un resto (Odaja) à l'étage de la vieille ville, toute la famille officie, trois générations ensemble, sous la férule attentive du maître des lieux, pour une cuisine simple et savoureuse (par exemple des aubergines dans un style tchoutchouka). Ou dehors sous un vénérable platane (Rrapi) pour un copieux combo de spécialités locales : shpakat, sarma, qofte, qahi, laropite, qifqi. Souvent des pâtes feuilletées, fourrées de légumes cuits ou de viandes, rappelant à la fois les cuisines turque et grecque. Nous dénichons aussi une excellente pâtisserie (Argjiro), pour des spécialités sucrées du coin, kadaif (cheveux d'ange) et oshaf (entremet aux figues), qui propose aussi d'excellentes glaces maison, l'occasion de se rappeler que l'Italie n'est pas loin, dans l'espace comme dans le temps.
Le soir venu, il est temps de faire un tour dans le vieux Gjirokastër, un réseau de petites rues pavées qui se rejoignent au niveau d'un carrefour un peu en hauteur. Ces rues sont bordées de petites maisons de bois à 2 ou 3 étages, joliment éclairées la nuit. C'est d'ailleurs le soir venu qu'elles sont les plus aguichantes, avec des lanternes déversant leur éclat blanc réfléchissant sur les pavés mouillés, tandis que le jour, elles s'étalent sur la rue pour proposer objets pour touristes et rafraichissements. Mais l'ensemble est quand même bien traité, avec goût, et l'on trouve bien pire ailleurs. Par contre, dans l'une ou l'autre voie adjacente, on peut aussi constater où en était la ville il n'y a pas si longtemps, rues désertes, maisons désaffectées, endroits désolés.
Le lendemain matin, nous partons faire une petite balade sur les hauteurs de la ville. Si le centre reste assez touristique, il n'y a plus grand monde lorsque nous le quittons, et les habitants de ces quartiers un peu escarpés nous regardent avec étonnement. Un chien nous accompagne même durant nos deux heures de marche, comme cela nous est déjà parfois arrivé, au Costa Rica ou au Portugal par exemple. Nous revoyons quelques unes de ces maisons typiques de la ville, moins grandioses que celles que nous avons visitées hier, les toits d'ardoise souffrent un peu, mais restent magnifiques. Là, un minuscule commerce vend de tout dans deux mètres carrés. Des bunkers, un des dadas du dictateur fou, parsèment le paysage comme partout en Albanie. Nous finissons par la partie moderne de la ville, plus bas dans la plaine, assez banale, mais semblant vivre à la mode occidentale, habillement, commerces, transports, comme n'importe où en Europe.
La citadelle qui domine la plaine est comme souvent en Albanie le lieu historique qu'il faut visiter. On peut s'y promener quelque temps tant elle est vaste, y parcourir (ou pas) un Musée des Armes, longer les anciens cachots et pousser jusqu'à l'extrémité d'où la vue sur la vallée est fameuse. Une carcasse d'un avion américain abattu lors de la guerre froide, y trône aussi, autrefois outil de propagande, aujourd'hui balise historique, un avion soi-disant espion abattu au-dessus de l'Albanie, en fait un aviateur perdu qui échoua dans les environs depuis l'Italie voisine.
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