Repas de fauves à Savuti


Une nouvelle fois, notre zinc Mackair nous dépose sur une piste d'atterrissage de brousse, celle de Savuti, où nous sommes les deux seuls à sortir de l'avion, les autres continuant jusqu'à Chobe, tandis que notre chauffeur de "Classified Safaris" nous attend près de la piste, comme toujours avec un gros 4x4 Toyota à 9 places. C'est le milieu de matinée, et nous allons rejoindre notre camp, déjà installé en plein bush, pour le déjeuner. Sur les 20 ou 30 kilomètres qui nous en séparent, nous allons flâner un peu, histoire de prendre la température de cet endroit du parc naturel de Chobe, excentré au sud-ouest, et peu accessible (seulement en 4x4). C'est de la savane très classique, sillonnée par des pistes sablonneuses, avec quelques points d'eau, mais sans véritable rivière, même à sec. Nous y trouvons "nos" animaux habituels, impalas et girafes en chefs de file, et éléphants bien sûr ; nous apercevons aussi nos premiers buffles du voyage, autour d'un point d'eau comme il se doit.

Nous arrivons à notre campement de Boga, où nous attendent les deux autres membres de l'équipe qui prendra soin de nous durant ces trois jours en pleine brousse, qui seront sans doute le "highlight" de ce séjour botswanais. Nous sommes avec Killer, notre guide et chauffeur, Manga, le cuisinier, et Tony, l'assistant, aux petits soins avec nous et avec qui nous passerons l'essentiel de notre temps. Le camp, en place depuis la veille, est installé au milieu de nulle part, dans un bosquet d'arbres apportant de l'ombre, et bien sûr sans électricité ni eau courante. Ce qui ne veut pas dire que nous campons à la dure : c'est du camping de luxe, une grande tente avec deux lits de camp, où nous pouvons tenir debout, et derrière laquelle un espace tendu de toile tient lieu de salle de bains, avec douche et toilettes sèches, un trou dans le sol sableux. et devant notre tente, deux réceptacles de toile tendue et remplis d'eau (chaude) nous servent de lavabos. Nous sommes le soir éclairés par des lampes rechargées à l'énergie solaire.

Un peu plus loin, une autre tente ouverte sert de salle à manger, où nous prenons petit déjeuner, déjeuner et dîner, confortablement assis. Plus loin, chacun de nos trois équipiers a sa petite tente, et un espace est réservé à la cuisine. La logistique est bien en place : le cuisinier nous prépare depuis sa cuisine de brousse, au feu de bois et avec l'eau d'une citerne, des plats variés et savoureux. Il y a même bien trop à manger pour nos petits appétits, mais je pense, j'espère, qu'ils doivent aussi profiter de nos repas. Manga cuit même chaque jour du pain frais, que nous retrouvons sur notre table lors des repas. Bref, nous sommes choyés comme jamais, c'en est même parfois un peu gênant, mais on se dit que c'est aussi du travail pour eux, et que sans le tourisme, la vie serait bien plus dure, comme ce le fut lors de la parenthèse COVID il y a 4 ans.

Nous repartons dans l'après-midi pour la traditionnelle virée - gibier (game drive ?) du soir. Nous nous régalons d'une cohorte d'éléphants, adultes et jeunes, qui arrive à la queue-leu-leu jusqu'au point d'eau, on se croirait chez Kipling, dans le Livre de la Jungle. Là ils s'aspergent d'eau et de boue à qui mieux mieux. Un peu plus loin, nous débusquons un couple de lions, plus réveillés que ceux de la veille. La lionne paraît bien sérieuse alors que le lion se roule allégrement sur le dos dans une posture un tantinet grotesque. Après notre rituel et toujours somptueux coucher de soleil, nous repérons une bande de chacals aux tons fauves et gris, qui se réunit autour d'une mare à la nuit tombée.





Le lendemain matin, pas très loin de notre campement, nous tombons sur un embouteillage : un de nos lions d'hier soir a choisi le beau milieu de la piste pour son sommeil nocturne (il est 7 heures du matin), et il faut le contourner par les bas côtés pour continuer son chemin ! Plus loin  vers le sud, du côté de Savuti Marsh, nous tombons sur un vrai spectacle, encore un groupe de lions, ils sont six cette fois, deux lionnes et quatre jeunes mâles toujours en "formation" avec leurs mères. Le clou du show est qu'ils (elles) viennent de tuer un zèbre, dans la nuit sûrement, et qu'ils ont commencé à le dépecer en guise de petit déjeuner : nous voyons d'abord les six formes allongées tendre vers le même buisson, puis surprenons le museau ensanglanté de l'une des convives qui penche sa tête vers nous. Nous restons ainsi une heure et demi à profiter du spectacle : on entend les bruits des dents qui déchirent la bête et mastiquent soigneusement. L'un après l'autre, les fauves quittent leur repas et s'en vont faire une pause. Quand il n'en reste plus que deux, la scène devient plus distincte, surtout lorsque les lions se mettent à retourner et tirer la carcasse, le rouge des chairs à vif tranchant avec le noir et blanc du défunt zèbre, et la robe ocre des lions. Il y a évidemment foule de spectateurs autour de la scène centrale, mais cela ne dérange nullement les affamés. En un contrepoint comique à ce spectacle, un chacal, bien menu par rapport à la masse des lions, regarde avec envie, s'approche discrètement, puis recule dès qu'un lion regarde aux alentours, avant de recommencer son manège, jouant à gagne-petit, on se croirait au Boulevard ! Mais quand nous quittons ce théâtre cruel, il ne sera toujours parvenu à son objectif de soustraire une fraction de viande à son profit. Nous avons prévu de nous arrêter pour notre pause de milieu de matinée au "stretch point" voisin de Rhino Vlei, mais nous ne sommes pas seuls : une lionne isolée a aussi choisi de se reposer là, et nous allons chercher ailleurs une autre aire de repos !

Plus tard, nous suivons une famille de phacochères, toujours un peu ridicules avec leurs pattes trop courtes, leur queue dressée qui sert de point de repère à défaut d'antenne, et encore plus quand ils se mettent à genoux pour fouir la terre plus facilement avec leurs petites défenses. Nous retrouvons dans l'après-midi notre groupe de lions repus : cette fois, ils sont tous allongés dans l'herbe, somnolant et digérant, à côté de la carcasse qui a bien diminué de volume. Pour finir la balade, nous retournons au "rocher aux léopards" (Leopard's Rock), pas loin de chez nous, où un léopard a été entrevu la veille, et où nous avons fait chou blanc jusque là. Encore une fois rien en vue, mais notre guide nous interpelle : il a repéré un léopard tout en haut sur le rocher, une quinzaine de mètres plus haut que nous. Il a l'œil, car nous ne voyons rien, il faut les jumelles pour découvrir un jeune léopard qui se fond dans le décor. Il ronge un os, relief d'une chasse passée, puis s'agite un peu autour de sa tanière, qui doit être dans les parages. Avec les jumelles et le gros zoom de mon appareil photo, nous arrivons à suivre ses mouvements, et à admirer sa belle roche tachetée. Puis nous faisons notre miel quotidien d'un coucher de soleil derrière un baobab, puis de l'embrasement sanglant du ciel rougeoyant après la disparition rapide de l'astre solaire derrière l'horizon.



Notre sortie matinale nous emmène au nord, vers la "Baobab Gallery" : il s'agit d'un bosquet d'une quinzaine de baobabs que se détache sur la savane : l'ensemble de ces arbres impressionnants est saisissant, avec l'effet de nombre ajouté par concentration de ces arbres pluricentenaires, devant lesquels je me sens obligé de poser pour donner une échelle. Notre rituel collation de brousse devant ces arbres particuliers n'en est que plus mémorable encore.


Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons au lieudit "Bushmans drawings" pour voir les dessins rupestres laissés il y a plusieurs centaines d'année par un artiste locale : il s'agit d'un éland, d'un éléphant et d'un oryx, peints en rouge et superposés sur un rocher en hauteur, que nous admirons depuis un peu plus bas.


Avant de rentrer au camp, nous faisons un détour pour voir ce que fait une autre voiture arrêtée près d'un arbre, non loin du "Leopards Rock" de la veille : une belle femelle léopard est allongée au pied de l'arbre, tranquille. Nous attendons un peu, mais rien ne bouge. Nous avons le temps de nous apercevoir qu'une carcasse d'impala est installée sur une branche haut perchée, sans doute une proie attrapée dans la nuit. Nous repartons, nous promettant de revenir dans l'après-midi essayer de voir une suite des événements.

Après notre habituelle break de mi-journée, nous repartons pour une dernière sortie vespérale à Savuti. Nous poussons encore une fois au sud jusqu'au Marabout Pan, y retrouvant la cohorte habituelle d'éléphants. Puis retrouvons le gang des six lionnes/jeunes mâles, toujours en séquence sieste et allongés à moitié les uns sur les autres, une lionne dressant parfois la tête pour ouvrir la gueule ou nous regarder négligemment.

Puis nous retournons à l'endroit où nous avons vu ce matin la femelle léopard. Elle n'est plus seule, accompagnée du jeune mâle que nous avions repéré la veille perché sur son nid d'aigle : nous les appellerons désormais respectivement Diana et Rocky. Tous deux sont allongés à l'ombre d'un buisson, mais à peine sommes nous arrivés que Diana se lève et s'en va tranquillement jusqu'à la mare voisine pour aller laper, tel un gros chat, se reflétant dans l'eau, sa langue rose sortant par intermittence. Puis Rocky la rejoint, et les voici tous deux lapant en rythme, quel spectacle  Et ce n'est pas fini : après quelques minutes, Rocky se sépare de sa mère, rejoint l'arbre voisin, et grimpe agilement sur le tronc nu, sa silhouette se détachant sur le ciel blanc au fond. Puis Diana le rejoint, grimpant à son tour dans l'arbre pour aller se planquer dans des branches feuillues. Pendant ce temps, Rocky a rejoint là-haut la carcasse de l'impala entraperçue plus tôt, et se met à table méthodiquement, détachant et engloutissant des bouchées d'impala, pendant plus d'une demi-heure, la jeunesse a faim. Après le repas lions / zèbre, voici maintenant l'équivalent léopards / impala : Savuti nous a offert deux spectacles de choix dont nous nous souviendrons. La nuit commence à tomber, nous n'avons pas revu Diana, bien cachée dans son feuillage, et nous quittons à regret la scène.



Le soir, au coin du feu, sous la voûte étoilée d'une luminosité rare en ce lieu où nulle lumière parasite ne vient perturber l'ordonnancement des astres, nous discutons un peu avec notre équipe, surtout avec Killer et Tony, les plus à l'aise en anglais. Tony, le plus "intello" nous fait un petit discours pour nous remercier d'être venus les voir, je leur réponds pour les remercier de leur accueil. Ils nous posent aussi des questions sur la vie en Europe, sur l'Ukraine, nous parlons de leur vie ici, et de la faune du Botswana, notamment du cas complexe des éléphants. Ces animaux, persécutés par les braconniers pendant plusieurs décennies, sont désormais bien protégés, surtout ici au Botswana. qui abrite pas moins de 130.000 éléphants aujourd'hui, un tiers de la population africaine totale; Ce qui n'est pas sans poser des problèmes de cohabitation avec la population, dont l'installation sur de nouveaux territoires rentre en conflit avec les déplacements des pachydermes. Or ces éléphants font des dégâts, sur les arbres, mais aussi au niveau des habitations, cassant maisons, barrières, canalisations. Et le débat fait rage ici sur la manière de régler ce problème : comment faire cohabiter humains et éléphants ? faut-il réautoriser la chasse pour contrôler la population d'éléphants ? Nos hôtes sont partagés, entre respect de la nature et de la vie animale, et constatation des dégâts occasionnés … La question est loin d'être close.

Le lendemain, il est temps de quitter notre paradis perdu de Savuti. Pendant que le reste de l'équipe plie le camp et nettoie les lieux, nous repartons avec notre guide. La piste sablonneuse, toute droite, file vers le nord, longeant les collines de Ghoha, plus boisées et sur lesquelles quelques baobabs pointent leur silhouette unique, jetant un regard à un koudou, un éléphant, un chacal au passage. Nous passons la monumentale porte d'entrée du parc à Ghoha, continuant jusqu'à Kasinka, le village natal de notre guide, où nous retrouverons sans déplaisir le goudron d'une route carrossable, puis celui-ci nous emmène jusqu'à Muchenje pour nous laisser à notre lodge.


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