L'enfer de Verdun

Verdun aujourd'hui encore fait irrémédiablement penser aux grandes batailles sanglantes de la guerre de 14-18, aux soldats sacrifiés là-bas sur l'autel d'une France glorifiée et d'un ennemi héréditaire. On en a tant entendu parler que l'on pense tout savoir de cette boucherie. Mais voir sur place ce qu'il en reste d'une part, ce que l'on en a tiré comme glorification de la victoire ensuite, est encore une autre expérience. Ce qu'il en reste d'abord est finalement bien limité, et pourtant paradoxalement aussi, voire plus marquant, que tous les récits que l'on a pu en faire et les photos que l'on a pu en voir. Pour rejoindre le champ de bataille, on traverse d'abord une forêt à tant d'autres pareille, riante sous un ciel bleu azur et un soleil radieux. On a peine à imaginer l'enfer que cela fut il y a un peu plus de cent ans, même si quelques panneaux indiquant les premiers sites tentent de le rappeler, Abri-caverne des Quatre Cheminées ou Ouvrage de Froideterre. Puis l'on débouche sur une clairière dans laquelle se détache de la verdure ambiante la froide pierre blanche de Douaumont, mais j'y reviendrai. Prenant à droite je me dirige vers le récent Mémorial de Verdun, espace pédagogique retraçant les batailles de la région. Extérieurement, le mémorial ne me semble guère réussi, massif et ostentatoire, voulant sans doute rester dans l'esprit de tous les mémoriaux construits dans la foulée de la Grande Guerre, alors que l'on aurait pu en profiter pour inventer un style différent, moins lourd, tout en restant austère et solennel. Je ne visiterai pas l'intérieur (si ce n'est la cafétéria et la librairie), par manque de temps et souhait de privilégier l'extérieur, aussi de profiter de la météo favorable. Sorti de ce mémorial, l'on arrive dans le village détruit de Fleury. C'est un choc, mais un choc en douceur, l'endroit baignant dans une lumière matinale diaphane, adoucissant les contours. Mais la nature du sol rappelle vite à l'histoire. Un sol bombé, composé d'une multitude de petites éminences, qui rappellerait un champ de terriers animaux, si l'on ne savait que c'est le principal relief de cette guerre d'il y a cent ans, ces milliers, dizaines ou centaines de milliers de trous creusés par les obus, puis en partie nivelés par le temps, qui donnent ce paysage unique et effrayant malgré l'ambiance bucolique. Ensuite, quelques simples panneaux se chargent de resituer le village dont il ne reste pratiquement une pierre, les rares restantes ayant été utilisées pour construire un monument marquant Fleury. Le long des trois anciennes rues sont énumérés les maisons et commerces, ainsi que les noms de leurs propriétaires, qui habitaient là avant 1916, et dont l'on se doute que la plupart ont  disparu dans le carnage ambiant. On trouve aussi une chapelle Notre-Dame-de-l'Europe, ainsi qu'un monument aux morts. Il a été décidé que cette commune martyre, comme quelques autres voisines, ne serait pas reconstruite, mais garderait son statut de commune, sans habitants, avec un maire nommé par le préfet. D'autres communes alentour sont aussi des villages détruits, telle celle de Vaux-devant-Damloup, qui jouxte une partie récente reconstruite, ou celle de Douaumont, cachée dans la forêt, mais n'ont pas la même force évocatrice que Fleury.

 

A quelques kilomètres de là, l'image la plus connue des batailles de Verdun, l'Ossuaire de Douaumont. Je ne suis pas fanatique de l'esthétique mastoc de ce tube blanc longue de 130 mètres, et de la tour qui le surplombe, qui représente selon les interprétations une épée fichée dans le sol ou un obus, mais il faut avouer que cela a de la gueule. Le plus impressionnant reste cependant l'immense parterre de croix blanches (16 142 tombes au total) qui s'étend loin devant le monument, et qui représente mieux que n'importe quel discours le désastre humain que fut cette guerre, et on ne parle là que des victimes françaises, alors que les Allemands eurent un nombre similaire de tués, et que les autres nationalités, britanniques ou américaines, ne furent pas épargnées. Une manière de leur rendre hommage est de simplement se "promener" au milieu des tombes, saisissant un prénom, un nom, une fonction, qui représentent ce qui reste d'une vie fauchée il y a un siècle. 

Toutes les convictions sont représentées ici, il y a un monument consacré aux soldats juifs, un autre aux soldats musulmans, de l'autre. Pour ces derniers, un carré musulman tourné vers la Mecque s'insère au milieu des sépulture chrétienne, dans une œcuménique proximité.

Au hasard de cette déambulation, l'on tombe ainsi dans le carré musulman sur un "Nguyen Cong Dai" indochinois, dont on se demande s'il s'agit d'un converti à l'Islam ou d'une erreur d'aiguillage. Plus loin, deux soldats se partagent une tombe, un sergent du 69e B.T.S et un Tirailleur inconnu, mais pourquoi sont-ils ainsi indissociables désormais dans la mort ? Ailleurs, ce sont 2, ou 3, ou même 7 soldats inconnus qui se partagent eux aussi une sépulture, et l'on se pose de macabres et prosaïques questions sur la raison de ces promiscuités.

Un peu à l'écart, le Fort de Vaux permet se de se replonger dans une de ces nombreuses "petites" histoires de cette Guerre, celle de ce fort pourtant désarmé qui fut l'objet de combats meurtriers, pour une possession qui tenait plus du symbole que de la stratégie militaire, et pour lequel sont pourtant morts des milliers de combattants. Aujourd'hui, la casemate, à moitié enfoncée dans le sol, paraît si calme (j'étais seul sur le site ce jour-là), offrant depuis sa colline une vue sur la plaine au loin, et plus proche sur le paysage micro-vallonné que sont devenus les champs de trous d'obus aplanis par les années passées. Autre exemple de ces combats, la Tranchée des Baïonnettes désormais marquée par le plus ancien monument commémoratif des lieux, érigé dès 1920 grâce à un donateur américain.

La visite, je devrais plutôt écrire le pèlerinage, sera complet en y adjoignant la Citadelle de Verdun. Citadelle souterraine dans Verdun même, ce sont 7 kilomètres de galeries qui servaient à la fois de refuge, de poste de commandement et de base de ravitaillement. Récemment refait, le site propose un parcours à bord de nacelles audioguidées qui circulent dans les galeries et reviennent sur des épisodes, réels ou reconstitués, en réalité augmentée, de la guerre depuis la Citadelle. Cela fait un peu "Disneyland" au premier abord, mais circuler, souvent dans le noir absolu, dans ces froides galeries, et au détour d'un croisement, se voir conter telle ou telle histoire, fait son effet. On fait la rencontre et suit le destin de 4 soldats en permission à la Citadelle, avant de repartir au combat pour ne pas en revenir pour la plupart. On assiste au choix du Soldat Inconnu de l'Arc de Triomphe, qui sera effectué en 1920 ici même, par un caporal rescapé. Je pense aussi à mon grand-père paternel qui rallia plus d'une fois cette citadelle depuis Paris, en tant que chauffeur pour les personnalités qui se succédèrent ici durant la guerre, et qui ainsi échappa, grâce à un permis de conduire encore exceptionnel à l'époque, au triste sort des soldats du front.

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