Souffrance au Struthof
Dernière journée en Alsace en mode mémoriel, tendance douloureuse puisque nous parcourons une route sinueuse des Vosges pour aller rejoindre Natzwiller. Pour ceux qui l'ignoreraient, le camp de Natzwiller, plus connu sous le nom de Struthof, est le seul camp de concentration ayant existé en France durant la seconde guerre mondiale, l'Alsace étant considérée à l'époque comme territoire allemand. 50.000 prisonniers de 32 nationalités s'y sont succédé de 1941 à 1945, dans des conditions épouvantables. C'est devenu aujourd'hui un haut lieu de la Mémoire Nationale : je m'y étais rendu il y a une vingtaine d'années, et l'endroit a évolué pour accentuer ce statut mémoriel. Le mémorial de la Déportation, voile blanche surplombant le site, a ainsi été repensé en 2019, et l'ensemble des bâtiments a été restauré. Et ce vendredi de mi-juillet, il y a beaucoup de visiteurs sur le site, une bonne chose. D'autant que les visiteurs semblent respectueux de la lourde histoire des lieux (pas de manifestations déplacées, exclamations sonores ou selfies intempestifs), et que l'on constate que beaucoup de jeunes font partie des visiteurs, visiblement dans un cadre scolaire comme ces groupes de jeunes Allemands que l'on y croise ce jour-là.
La première chose qui frappe et surprend, c'est le contraste entre la noirceur des lieux et de leur passé récent, et la beauté du site lui-même, une grande clairière dans les forêts, dominant les Vosges tout autour. A l'entrée du site, la grille d'entrée flanquée de son mirador rappelle un peu Auschwitz, puis on aperçoit les quelques baraques restantes, le reste ayant été détruit. Quatre ont été restaurées, deux en haut du site, dont l'une sert de musée à l'aménagement sobre et didactique : on le parcourt le souffle un peu court, effaré par l'inhumanité et l'indignité que peuvent contenir certains humains, et le suivisme d'autres.
Les deux baraques en bas du site servaient de four crématoire et de bloc cellulaire. C'est aussi là qu'avaient lieu des expérimentations médicales ignobles sur certains détenus, pour tester des antidotes à du gaz moutarde, du phosgène, ou au typhus. Puis on y reprend un autre coup sur la tête dans cette plongée aux enfers en traversant ce qui servit de four crématoire.
Nous suivons une visite guidée qui nous fait découvrir l'histoire du Struthof et de ses suppliciés à travers la reconstitution du camp. Voilà pour cette sortie éprouvante, mais indispensable, surtout quand on songe aux soubresauts de l'histoire ces temps-ci, qui pourraient bien si l'on n'y fait attention entamer un retour en arrière radical de l'histoire de l'(in)humanité.
Non loin de là, à Schirmeck, le Mémorial Alsace-Lorraine est un complément utile de la matinée à Natwiller. La guerre de 39-45 y est racontée par la lorgnette de l'Alsace (et de la Moselle), et j'y retrouve des réminiscences de mon histoire familiale, parents, oncles et tantes, grands-parents : l'annexion entre 1870 et 1918, avec la répression du français comme langue ; l'évacuation en 1939 et 1940, d'abord vers les Vosges, puis vers la Dordogne ; l'histoire des "malgré-nous" mobilisés par les nazis ; ou encore la libération de Strasbourg fin 1944.
Le bâtiment en béton perché sur la colline n'est pas très seyant dans le paysage, et il faut monter un long chemin en épingles à cheveux pour y accéder. Il y a très peu de monde dans le mémorial, en contraste avec la foule du matin au camp, au moins sommes nous parfaitement tranquilles pour parcourir les évocations des événements. Mais je ne suis pas vraiment convaincu par la muséographie utilisée. Parfois intéressante (l'évocation des évacuations via salle d'attente et compartiments de train), souvent lourde et inutilement dramatisante (les villes bombardées ou les champs de bataille), avec un abus de couleurs violentes (que de rouge !) et de bruits à répétition : à trop vouloir convaincre, on affaiblit le message.
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