Sus aux singes
Enfant, l'un de mes premiers émois photographiques a sans doute été un
numéro du magazine Life, dans les années soixante, qui présentait des photos fascinantes de singes au Japon, se baignant dans des eaux chaudes, couverts de neige. Après vérification, le numéro était paru en janvier 1970, avec un de ces macaques japonais en couverture. Quand j'ai vu que le voyage prévu nous emmenait voir ces fameux "snow monkeys", l'image m'est immédiatement revenue en mémoire.
Un car nous emmène depuis Nagano vers le pied des montagnes, d'où un chemin serpente en montant dans la forêt de pins ; tout est calme, une ouate neigeuse étouffe les sons, parti devant, je me sens seul au monde après avoir doublé une horde de Néerlandais. La dénomination aurait dû me mettre la puce à l'oreille : "Snow Monkeys Park", cela fait un peu Disneyland quand même. Quand on arrive sur les lieux, l'auguste assemblée des fameux macaques des neiges est déjà prise d'assaut par des hordes de photographes qui mitraillent les primates. Ces derniers affichent un souverain dédain pour ces confrères bipèdes avec leur drôle d'ustensiles, et se déplacent sans leur accorder un regard, trop occupés à chercher de la nourriture dans la neige, ou à s'épouiller, le fameux lien social de ces groupes de grands singes. Ils ont depuis longtemps appris que les nourrir est interdit, qu'ils ne sont pas une menace, et par conséquent n'ont aucun intérêt pour eux.
Une fois que l'on a pris son parti de la foule, et abandonné l'idée d'une quête solitaire de LA photo, on se régale à observer les comportements de ces cousins. Leurs expressions sont quasi-humaines, et l'on se prend à les interpréter : celui-ci se prélasse voluptueusement tandis que son compère le gratte ; celle-là fait de gros yeux à son gamin qui n'en fait qu'à sa tête ; tel autre encore médite : ces compères se seraient-ils convertis eux aussi, discrètement, au bouddhisme ?
Le spectacle est permanent. La distribution de nourriture par les gardiens du "zoo" (puisque c'en est un peu un, même si les animaux restent en liberté - surveillée) anime la communauté, qui se met à frénétiquement fouiller la neige pour débusquer les graines proposées. Les macaques se chamaillent, se coursent, se battent, se câlinent, vivant une vie de macaque qui doit être bien agréable après tout, nourris, logés, avec à disposition permanente un "onsen" (bain chaud japonais) pour se réchauffer le poil. De l'autre côté de la rivière se trouve le terrain de jeu des ados, les jeunes macaques qui font feu de tout bois dans la neige et les arbres, suspendus, sautant, se poursuivant, traversant la rivière sur une passerelle improvisée, dans une java endiablée que ne renierait pas le Livre de la Jungle, même si la jungle paraît bien loin de la blancheur des Alpes japonaises.
Après avoir profité tout son soul du spectacle, il est temps de repartir en longeant la rivière, profitant d'un rayon de soleil qui a réussi à percer les nuages épais de la matinée, et de retrouver le calme des tuyaux d'orgues des pins alignés dans la neige.
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