Les douze travaux de Meknès
A la suite de mes deux jours de formation près de Rabat, je m'octroie deux autres journées pour découvrir la ville royale de Meknès : si j'ai déjà visité à plusieurs reprise les trois autres détentrices marocaines du même titre, à savoir Rabat, Marrakech et Fès, découvertes d'abord lors de mon adolescence et d'un voyage familial au long cours en 1970, je n'ai jamais mis les pieds à Meknès. Il est vrai que c'est sans doute la moins connue et la moins touristique des quatre. Deux heures d'un train qui prend son temps depuis Rabat, et me voilà à la gare de Meknès. Enfin une des gares, puisque je découvre qu'il y a deux gares, et que le taxi que m'a envoyé mon hôtel m'attend à l'autre gare. Rien de bien méchant, je trouve après quelques discussions un autre "petit" taxi (rouge) qui m'emmène au cœur de la médina, où se trouve le Collier de la Colombe, où je logerai ces deux nuits. Drôle de nom, je découvre qu'il s'agit du titre d'un ouvrage arable, en prose, un diwan (anthologie poétique amoureuse), écrit dans la califat de Cordoue au XIème siècle. L'hôtel-restaurant jouit d'une belle situation en limite de la vieille ville d'un côté, ouvrant large ses baies sur la ville moderne de l'autre. Il y a peu de chambres, mais celles-ci sont vastes, agréables, pourvues d'une agréable terrasse bien aménagée, pour profiter de la vue sur tout Meknès. Je suis donc fort bien logé, à un détail près, le toit-terrasse de l'immeuble est aménagé en "rooftop" pour la jeunesse locale. Pourquoi pas, mais la musique diffusée le soir est assourdissante, jusqu'à minuit passé le week-end, et on a l'impression d'être en boîte de nuit dans sa chambre. J'en ferai la remarque, avec d'autres clients, le lendemain, au couple de propriétaires, un peu embêté certes, mais qui compte sur cette activité comme complément de revenus. Il est vrai qu'il n'y a que peu de chambres, et que la salle du restaurant est bien déserte, même si les plats y sont plutôt bons (cf. infra).
Le vendredi matin, le soleil est revenu et je pars pour une grand tour à pied de la Ville Impériale, une dizaine de kilomètres au sud de la ville. Je me rends compte que Meknès est en pleins travaux, en perspective de la Coupe du Monde de football dans 5 ans me dit-on, même si elle n'accueillera pas de match (mais Fès n'est pas très éloignée). Je passe devant divers lieux, ainsi la Prison des Chrétiens est entourée de barrières, la longue rue qui longe la Ville Impériale s'avère un grand chantier, où des dizaines d'ouvriers s'activent pour refaire chaussée et trottoirs (je zigzague entre les obstacles, et finis par poser les pieds dans du ciment frais, où je laisse mes traces, peut-être pour la postérité à l'image des stars de Hollywood !), le Palais Royal est inaccessible, tout comme les greniers de Moulay Ismail, les anciens entrepôts, et le grand bassin de l'Agdal en pleine rénovation. Tout est à l'avenant dans la ville en chantier complet, à un niveau rarement vu. Les axes principaux de la médina sont largement creusés en leur centre pour poser des tuyaux, où l'on passe sur des passerelles précaires pour continuer son chemin, le Musée de Meknès semble fermé depuis quelque temps déjà, et la Porte Bab Mansour, la plus réputée, vient d'être refaite, et devrait bientôt être à nouveau accessible. Bref, on a plus l'impression de faire une visite de chantier que de parcourir une ville millénaire. Ceci étant dit, la ville a des atouts, même si elle n'a sans doute pas la munificence de sa voisine Fès par exemple, et présente l'avantage d'être reposante, les touristes sont peu nombreux, et l'on n'est pas sollicité à tout instant comme à Marrakech. D'ici deux ou trois ans, elle devrait redevenir très agréable à découvrir.
Samedi, avant de repartir, je continue mon exploration de la vieille ville, avec le seul musée ouvert ces jours-ci, Dar Jamaï alias musée national de la Musique : très réussi, situé dans un superbe riad vieux de près de 200 ans avec son jardin-patio au centre, et qui fait découvrir dans une muséographie sobre et moderne tous les aspects de la musique du pays. Des instruments de musique (j'y retrouve quelques mots usités au scrabble, l'OUD et le NEY, le GNAWA et le DARBOUKA !) exposés par types, et des extraits de concerts, des interviews d'artistes, couvrant plusieurs siècles, complet, instructif, didactique, dans un cadre unique.
Une autre étape non loin de là est la cimetière juif, caché derrière un haut mur, gardé par deux policiers débonnaires. J'y suis seul, pour découvrir d'étroites tombes en formes de parallélépipèdes blancs, parfois marqués d'inscriptions en hébreu, et un vaste panneau qui retrace en français et hébreu la liste des chefs spirituels, rabbins, poètes, qui dirigèrent la communauté juive pendant 400 ans. Il n'en reste sans doute pas grand chose, même si une école talmudique semble encore fonctionner non loin de là. Au moins le Maroc est-il un des rares pays arabes qui garde trace de sa communauté israélite, quitte à devoir les protéger du ressentiment (compréhensible) de ses habitants contemporains, traumatisés par le sort fait aux Palestiniens ces temps-ci.
Une autre visite à ne pas manquer est celle du tombeau de Moulay Ismail, le souverain alaouite qui régna 65 ans et fit de Meknès la capitale de son royaume, figure emblématique aujourd'hui encore de la ville. Son mausolée se visite, privilège rare au Maroc, et les groupes de touristes s'y pressent pour admirer les portes raffinées, l'enfilade de cours, les plafonds en cèdre, les multiples motifs de décoration, jusqu’au sanctuaire dans lequel on se déchausse pour jeter un œil les tombaux royaux.
Je me promène aussi dans les souks, étonnamment propres, aux superbes portes ouvragées en bois, et où les étals s'adressent avant tout aux habitants, fruits et légumes, vêtements, cosmétiques, tandis que les petits métiers offrent leurs services, de travaux de couture aux rédactions de documents, les écrivains publics, en arabe ou français, ayant toujours pignon sur rue. Cela ne grouille pas autant que dans d'autres souks marocains, mais l'atmosphère est bien plus authentique et apaisée.
Je finis mon tour de Meknès par la ville moderne, dont il n'y a pas grand chose à retenir. On peut jeter un œil au cinéma historique de la ville, le Cinéma Caméra, datant de 1938, de style colonial, vieillot et attachant, qui projette aujourd'hui encore des films de diverses origines. Je fais aussi un arrêt à la Pâtisserie Agadir, annoncée comme la meilleure de la cité, où je fais remplir une boîte en carton d'un kilo de pâtisseries locales, parmi la bonne trentaine de variétés proposées. Je les ramènerai sans encombres, malgré un périple multimodal de 48 heures, jusqu'en France où nous les dégusterons avec délectation puisqu'elles valent bien les lauriers qui leur étaient tressés (mmm, les cornes de gazelles, entre autres).
Côté table, je m'arrête non loin pour une collation de mi-journée dans un café sympathique, style américain, qui accueille quasi exclusivement des jeunes filles, venues déguster des gâteaux différents de ceux décrits plus haut, en tapotant sur leurs portables. Le soir, c'est à mon hôtel que je dîne, plutôt bien. La pastilla au poulet est succulente, l'agneau de 6 heures aux amandes (mrouzia) tendre à souhait, quoiqu'un peu sucré. Le tout arrosé de vin local, ce qui est rare ici. Quant au petit déjeuner du matin, il est plantureux et délicieux.
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