Le mur de (London)Derry




Des villes coupées par un mur, tout le monde connaît (connaissait) Berlin, que j'avais vu divisée par le mur de la honte en 1973, passant par Checkpoint Charlie, puis revue avec des bouts de mur en guise de monument historique il y a peu. Moins de monde a entendu parler de Nicosie, capitale de Chypre, coupée en deux entre partie grecque et partie turque depuis 1974, et qui l'est toujours, même si la frontière est moins franche qu'auparavant, comme nous avions pu le constater en 2008. Mais je n'avais pas la moindre idée que Derry (du point de vue nationaliste), ou Londonderry (du point de vue britannique) était aussi équipée de son mur, un vrai en dur, qui sépare les quartiers catholiques républicains, de ceux des unionistes protestants. Celui-ci, bâti le long d'une rue rectiligne, empêchait les deux factions de se caillasser d'un bâtiment à l'autre, de part et d'autre de la rue, voire de se tirer dessus quand ils étaient d'humeur taquine. Le mur existe toujours d'ailleurs, même si les deux belligérants ont rangé cailloux et armes. 

La ville de Derry, puisque c'est désormais son nom officiel, est aujourd'hui encore divisée entre républicains et unionistes. Les quartiers populaires de Derry, le Bogside, occupent le nord de la ville, de petites maisons et des immeubles ouvriers qui s'étagent sur une colline, quand on les voit depuis les remparts. Mais ce qui marque le plus, de loin, puis de près, ce sont les fresques murales qui célèbrent les héros de l'insurrection, et aussi quelques figures révolutionnaires d'autres endroits du monde. Les mémoriaux scandent l'histoire récente et souvent dramatique des catholiques de l'Ulster : l'un pour Bobby Sands et ses compagnons, morts à la suite d'une grève de la faim à laquelle les Britanniques étaient restés sourds ; un autre pour les victimes du Bloody Sunday, lorsqu'une dizaine de manifestants pacifiques avaient été "descendus" par les forces de l'ordre. Des affiches plus récentes réclament la libération d'un camarade encore emprisonné, ou encore s'inquiètent de la mise en place d'une frontière entre les deux Irlandes. L'on remarque aussi un peu partout des drapeaux vert-blanc-orange, ceux de l'autre Irlande, l'Irlande rêvée, la catholique, la liberté. Tout le quartier respire la souffrance et l'espoir, les sacrifices du passé et un avenir incertain, que le Brexit ne fait que complexifier un peu plus encore.




Mais ce n'est qu'un bout de la lorgnette. L'autre bout, on l'aperçoit depuis les remparts, en regardant dans la direction opposée. Le quartier de Fountain est l'opposé, le négatif (ou le positif selon le point de vue) de celui d'en face, le quartier des unionistes, protestants, pro-britanniques ; il est vite repéré par les "Union Jack" qui le parsèment, accompagnés d'autres drapeaux rouge et blanc de l'Irlande du Nord. Quand on le parcourt, on voit d'autres peintures murales, des slogans protestant contre le déplacement (plus ou moins forcé) des unionistes depuis le centre vers l'autre côté de la rive, le Waterside, qui les accueille désormais : chacun de son côté, cela évite au moins les frictions trop fréquentes. Une autre caractéristique est l'omniprésence des trois couleurs du drapeau britannique, rouge - blanc - bleu : sur les portes ou les coffrets électriques, jusqu'aux bordures des trottoirs !
 





Mais Derry n'existe pas que par ses antagonismes, heureusement ! Les remparts entourant la vieille ville datent d'il y a 400 ans, et offrent une belle balade en surplomb de la ville, ancienne d'un côté, moderne de l'autre. Côté historique, on remarque la Cathédrale de Columbus, anglicane de style gothique, ceinte d'un vert cimetière, presque riant sous le soleil. A l'opposé, c'est le Guildhall, l'hôtel de ville, néogothique, dont le grès rouge amène une touche colorée à la ville. Enfin la place carrée du Diamond est le point de passage obligé en plein centre de Derry. Sans oublier le nouveau pont sur la Foyle, élégante passerelle cherchant à créer un lien entre les éternels ennemis, entre le passé et le futur de la ville.








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