Brume à Casablanca
J’ai dans mon programme bien rempli un après-midi de libre. Pas assez de temps pour sortir de la ville et aller voir ailleurs ce qui s’y passe, ce sera pour une autre fois. Je me contente d’une grande boucle dans le centre de Casablanca et le long de la mer. Je n’ai pas choisi la bonne journée pour ma sortie de la semaine : dès le matin, un brouillard à couper au couteau a envahi la ville, on y voit à peine plus loin que le bout de son nez. Est-ce la chaleur inhabituelle en ce mois novembre – il faisait 29°C à mon arrivée lundi – qui fait se condenser l’eau de la mer voisine ? Après déjeuner, le brouillard s’est un peu estompé, mais une brume persiste à masquer le soleil que l’on devine parfois : bad luck, il fera pourtant grand soleil tous les autres jours ! Je me mets cependant en route, je passe devant les « Twin Towers » locales, deux tours qui s’élèvent au-dessus d’un carrefour, abritant entre autres un centre commercial qui semble gravement péricliter, commerces fermés, peintures écaillées, vitres brisées, visiblement d’autres magasins plus modernes, plus récents, ont pris le dessus, condamnant à terme ce qui était la fierté de Casa il y a une vingtaine d’années.
Je quitte le Triangle d’Or pour aborder le Parc de la Ligue Arabe, le grand espace vert de la ville, s'étendant sur 30 hectares, et planté en 1921. C’est un beau jardin dans lequel s’alignent des rangées de palmiers de différentes espèces, dominant un cheminement aquatique en mosaïques dans lequel l'eau glougloute à la manière d'une levada canarienne. Le nord du parc est surmonté par la silhouette imposante de la blanche Cathédrale Sacré-Coeur, aux influences Art Déco et gothique. Celle-ci est désormais désacralisée, et en plein travaux de restauration. A côté, les arches de l'ancienne prison d'Anfa ont été déplacées là, et Daniel Buren y a juxtaposé des arches colorées pour leur faire écho.
De là je rejoins la place Mohammed V, un des centres
névralgiques de Casablanca, comme l’indique ces grandes lettres posées sur le
sol pour vous rappeler, ici comme ailleurs, au cas où vous l’auriez oublié,
quelle ville vous êtes en train de parcourir. Autour de la fontaine centrale
s’ébattent des centaines de pigeons et quelques goélands, attirés par des
passants qui leur jettent des graines de mil vendues là, générant une concentration de
volatiles pas très ragoutants. Autour se dressent différents bâtiments aux styles très différents : un Palais de Justice de style arabo-andalou, la wilaya du Grand Casablanca aux influences toscanes ; en face, une grande esplanade est fermée aux flâneurs,
devant le moderne Théâtre conçu par Christian de Portzamparc, le CasArts, le plus grand d'Afrique, dont la construction est terminée depuis quelques années, et pourtant toujours pas inaugurée, pour ce qui semble être devenu un gouffre financier doublé d'un flop culturel.
Pour rejoindre l’autre grande place, on longe le Boulevard Hassan II, le long duquel se déclinent de hautes maisons qui
ont connu des jours meilleurs il y a plus de 100 ans, et dont la décrépitude
attriste, d’autant qu’elle contraste avec le récent tramway qui l'emprunte sur son trajet. La place des Nations Unies grouille de monde, des
vendeurs à la sauvette se succèdent aux terrasses des nombreux cafés, et je fais
comme tout le monde, je m’installe dans le Café de Paris devant un thé à la menthe pour profiter de
l’animation et observer le ballet des passants.
La vieille médina commence à partir de la place, d'où l’on
emprunte un souterrain incongru pour la rejoindre. L’ambiance de cette
médina, reconstruite en 1770, est bien différente de celle des stars de Marrakech ou Fès. Pas de
touristes, donc pas de boutiques à chinoiseries, c’est déjà ça. C’est sale,
cela sent mauvais, les maisons sont fatiguées, ce n’est pas très beau, mais
c’est authentique, de vrais gens habitent là et y font leurs achats. Il paraît que ce n'est pas très sûr comme endroit, et je me contente d'une courte balade en lisière. Un
étranger comme moi ne passe pas inaperçu, et je me fais plusieurs fois héler, en
français ou en anglais. Je suis toujours gêné par ces abordages, ne sachant si
c’est amical et convivial, ou s’il s’agit de m’emmener quelque part ou de me
vendre un quelconque objet. Du coup, je reste méfiant et distant : ai-je tort ou
raison ? Difficile à dire.
Je quitte la médina pour rejoindre la corniche sur l'Atlantique :
changement total de décor. Je passe directement au dernier quartier construit à
Casa, en commençant par un centre commercial américain en diable, avec son « Food Mall » où les Casaouis viennent manger MacDonald ou Pomme de
Pain. Deux univers tellement différents, caricaturant les deux visages du
Maroc, l’historique et le moderne, dont on se demande comment ils vont
coexister dans les décennies à venir. Je longe la nouvelle corniche, passant
devant de massifs immeubles d’habitation tout neufs, vue imprenable sur l’océan. Celui-ci déchaîne son écume blanche dans la brume, au-dessus duquel des pêcheurs
jettent leurs lignes pour tenter d’hameçonner d’hypothétiques poissons.
J’arrive ainsi jusqu’à la monumentale Mosquée Hassan II, devenue l’emblème de
Casablanca, noyée elle aussi dans la brume. Je l’avais déjà parcourue,
fièrement dressée sur son promontoire, il y a quelques années, et me
réjouissais de la revoir dans d’autres circonstances, le soleil remplacé par cette
enveloppe brumeuse. Il est 17 heures, des barrières sont dressées tout
autour, et le soldat qui garde hargneusement son périmètre me signale de façon
peu amène que l’esplanade ferme à … 18h30 et qu’il faudra revenir demain.
J’essaie vainement de négocier, sans succès, et m’en retourne plus tôt que
prévu, un peu frustré, dans mon Triangle d’Or plus accueillant.
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