Des impuretés au Maroc
Novembre 2023, c’est mon quatrième déplacement à Casablanca pour y assurer une série de formation toute la semaine, sur le thème des « impuretés élémentaires » : comme le sujet en place depuis déjà près de 10 ans en Europe, doit aussi être traité au Maroc à la demande de son Autorité de Santé, trois entreprises m’ont demandé d’intervenir chez elles sur ce thème, en passant par un organisme local de formation Qualitel. La première se situe à une bonne heure de route au nord-est, où m’amène le chauffeur de la société, Younès, au volant de sa rutilante BMW noire. Je retrouve la circulation anarchique de Casa, pourtant un peu moins chaotique qu’au Caire ou à Tunis, dans un maelstrom où se croisent « petits taxis » et grosses berlines allemandes (c’est ici comme ailleurs l’un des signes extérieurs de richesse), zigzaguant dans le trafic pour se glisser d’une file à l’autre. Sur l’autoroute du nord, cela devient plus fluide, et je peux voir le soleil se lever (nous sommes partis tôt) sur une campagne poussiéreuse d’un côté, une mer brumeuse de l’autre, devant une forêt d’immeubles d’habitation hérissés de paraboles au-dessus desquels un minaret pointe le bout de son nez. On double sur la voie rapide toutes sortes d’engins plus ou moins anachroniques : des motos antiques tractant des remorques à trois roues ; des camions étroits surchargés de bouteilles en plastique vides, comme s’ils étaient nantis des bigoudis bleus ; et même une carriole en bois tractée par un cheval. Je suis surpris de repérer en plusieurs endroits, sur des panneaux de signalisation, à côté de l’arabe et du français, une troisième langue et un autre alphabet, c'est du berbère. Dans ma confortable automobile, dans le giron de laquelle je passerai plusieurs heures durant la semaine, à l’écoute de la radio de Younès, je suis une fois encore surpris par le curieux mélange d’arabe et de français que parlent les animateurs : le langage courant est l’arabe, au milieu duquel surgissent à chaque phrase quelques mots de français, parfois des expressions, lorsqu’il faut faire appel à la langue coloniale pour exprimer plus précisément une idée ou nommer un objet particulier. Sur les panneaux le long de la route, les publicités se déclinent en arabe ou en français, selon l’objet ou le service, prosaïque ou sophistiqué, basique ou chic, et la cible à laquelle elle s’adresse.
J’arrive assez tôt sur le site de PHI, mon premier client, à Ain Aouda, non loin de Rabat. Un site verdoyant, sur lequel je suis surpris d’apercevoir quelques pylônes édifiés pour servir de nichoirs à plusieurs dizaines de cigognes, qui s’ébattent tout autour des bâtiments du site, étonnant ! Mon père, qui a toujours été fasciné par ces oiseaux symboles de sa région d’adoption alsacienne, aurait été ravi … Côté boulot, c’est moins réjouissant. Les stagiaires arrivent au compte-gouttes, guère ponctuels comme souvent dans cette partie du monde, et en traînant des pieds. Je m’aperçois vite que la formation a été gérée en dépit du bon sens, et que mon auditoire n’a pour l’essentiel aucun intérêt dans ce sujet qui ne les concerne guère. Désagréable, mais tant pis. Seul un jeune pharmacien s’intéresse à mes élucubrations, me confirme que l’organisation de la journée est déplorable, et se plaint que le fonds de pension international qui vient de racheter la société mène la vie dure à ses salariés, réclamant toujours plus de profit avec toujours moins de moyens : décidément la loi du capitalisme pur et dur est la même partout.
Le lendemain, le client suivant se situe plus près de mon pôle casaoui, dans la banlieue sud à Bouskoura. Changement de décor, l’entreprise (Pharma 5) est plus importante, et semble bien organisée. Je me rends dans un rutilant building moderne, leur centre de formation, équipé de belles salles, et offrant une coursive avec vue sur les environs et l’aéroport au loin, où je me sustente lors des pauses ou de l’interruption de mi-journée. L’auditoire n’a rien à voir avec celui de la veille, la douzaine de participants est attentive, intéressée, posant de nombreuses questions, et ravie d’échanger avec un spécialiste de ce nouveau thème. Voilà qui me réconforte de la pénible journée de la veille. Je retourne encore le lendemain matin à Bouskoura pour travailler sur quelques cas pratiques proposés par le management.
Dernier rendez-vous le vendredi, juste avant mon retour en
France. Cette fois, il s’agit d’une toute petite boîte, une quarantaine
d’employés, perdue au-delà de Berrechid plus à l’est, à laquelle on accède par
un chemin de terre, se garant sur un parking non goudronné poussiéreux.
Pourtant, des poches de perfusion y sont fabriqués, pour un usage parentéral
toujours exigeant et technique, et les six personnes présentes suivent avec intérêt ma
prestation, qui devrait leur permettre de résoudre un problème réglementaire
assez délicat. Bien accueilli, je suis abreuvé de thé à la menthe et de cafés,
de pâtisseries au miel et de viennoiseries, et je sors repu de ma matinée de
travail. C’est aussi l’occasion de remarquer, une fois de plus, que le
personnel de ces sociétés pharmaceutiques marocaines est largement féminin,
dans mon domaine de la Qualité en tout cas, et que les femmes sont la plupart
du temps voilées. En fait, les « cheffes », diplômées et vêtues à
l’occidentales, sont nue tête tandis que les techniciennes qu’elles dirigent
sont beaucoup plus rustiques, voile couvrant les cheveux et djellabas, sans
doute un reflet de toute la société de ces pays arabes, où le niveau
d’éducation va de pair avec l’émancipation.
Avant de reprendre mon avion Royal Air Maroc vers Orly, je
déjeune avec la patronne de la société de formation qui fait appel à mes services, une menue pharmacienne d’une soixantaine d’année, qui a fait ses
études à Toulouse, coquettement vêtue avec d'étonnantes sandales montées de
gros pompons violets ! Nous devisons durant le repas (que je prends seul
puisqu’elle est au régime), de mes retours de formateur, de ses
nombreux séjours en France où elle se rend souvent, pour raisons médicales,
professionnelles ou de loisir (elle vient de passer quelques jours à La
Rochelle et sur l’île de Ré), ou de la vie trépidante à Casablanca,
qu’elle ne semble pourtant pas vouloir quitter quand elle aura arrêté de
travailler. Deux heures sont vite passées avec Mounia, bavarde et chaleureuse.
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