L'ile de Laon
Depuis la morne plaine qui conduit de Paris vers le nord du pays et de l'Europe, Laon apparaît comme une citadelle fièrement perchée sur son promontoire, dominant le commun des mortels et veillant sur son territoire. A l'intérieur de ladite citadelle, on a curieusement l'impression d'être au bord de la mer, sur une île même. D'où que l'on regarde vers le bout des courtes rues qui courent sur la butte, on ne voit que le ciel, ce qui fait que s'approchant de chaque extrémité, arrivant sur le chemin de ronde qui entoure la cité, on s'attend à rencontrer un océan, et à pouvoir embarquer de ce quai vers d'autres horizons. En guise de mer, c'est un vaste horizon partagé entre le vert des champs et le bleu du ciel qui s'offre à la vue, mais je suis sûr qu'il y a des moments où une mer de nuages emplit le dénivelé et donne corps à cette impression maritime.
Laon donc, préfecture de l'Aisne, à 1h30 de Paris, se rejoint facilement par un train de campagne qui file à travers bois et champs. Moins facile est la montée depuis la gare dans la ville basse jusqu'à la butte de la ville haute, aussi nommée "Montagne Couronnée", à 100 mètres au-dessus de la plaine : il faut 265 marches colorées pour gravir en une demi-heure l'Escalier de la Gare, le souffle un peu court à la fin, le prétexte pour faire une pause en mesurant du regard le chemin parcouru depuis le plancher des vaches.
Un peu d'histoire pour planter le décor, datant d'il y a un millénaire et demi. Laon est une cité épiscopale depuis le 5ème siècle et Saint Rémi. C'est au 13ème siècle que Gautier de Mortagne fait édifier une somptueuse cathédrale perchée, qui sera dans la foulée entourée de remparts protecteurs. Plus tard, la citadelle qui y est construite servira en fait davantage à contrôler la ville qu'à la défendre. Enfin parmi ses enfants les plus connus figure Berthe au Grand Pied, mère de Charlemagne, qui naquit non loin de là, avec un pied bot ... ou pas, sujet disputé par les historiens.
Je commence mon séjour en altitude par le tour complet de l' "île" de Laon, en une bonne douzaine de bornes pour scrupuleusement longer ses remparts qui composent une figure curieuse, ressemblant à la gueule grande ouverte d"un loup au fin museau, à moins que ce ne soit à un mousqueton d'alpiniste. On commence par contourner par en-dessous la citadelle de la cité administrative aux murailles décorées de tours agressives. Côté sud, après le rempart du Midi, la porte d'Ardon est flanquée d'échauguettes décoratives, surplombant un vieux lavoir. Cheminant sur ce flanc sud, la porte des Chenizelles ouvre une autre brèche dans le rempart, d'où s'échappe un des nombreux chemins qui vont explorer les friches garnissant les flancs de la montagnette.
L'itinéraire se poursuit vers le sud, qui appartient à la jeunesse studieuse puisque l'on y trouve l'IUT local, un Institut du Professorat et une école. Je croise écoliers et étudiants lors de la pause méridienne, baguenaudant sur la promenade Madeleine Défensive, en dessous de l'abbaye, et l'esplanade de la batterie Moriot, surveillant les alentours dans un cadre un rien négligé. Plus loin, la Porte de Soissons avec sa Tour Penchée, suite à des affaissements de terrain, offre une nouvelle ouverture vers l'ouest cette fois. J'achève mon grand tour en revenant par le rempart Saint-Just au nord, le tout sous un soleil étincelant en ce début avril.
Revenons sur l'imposante Cathédrale Notre-Dame, forte de ses cinq tours : deux majestueuses en façade (portant curieusement des bœufs pour marquer l'effort que durent fournir ces bestiaux afin d'amener les pierres en haut de la butte), une sur la croisée du transept et deux autres sur les croisillons, lui donnent cet air martial et hautain. Depuis la vaste place devant la cathédrale, les trois porches sont profonds et richement dotés en statues, tandis qu'à l'intérieur, la haute nef offre quatre étages successifs (arcades, tribunes, triforium et fenêtres hautes). De part et d'autre, l'ancien Palais Épiscopal, désormais siège du Palais de Justice, et l'Hôtel-Dieu, qui abrite l'Office de Tourisme, actif et bien équipé, complètent le tableau médiéval.
Il faut y ajouter non loin l'originale Chapelle des Templiers, ancien centre administratif des célèbres moines-chevaliers au 12ème, dont la chapelle romane à plan octogonal, clocher-pignon et abside en cul-de-four, a été restaurée. Dans le jardin, une acrobatique Diane chasseresse, qui vient d'y retrouver sa place, poursuit les intrus avec son arc.
Parcourir le centre historique et ses ruelles pavées offrant des échappées entre les vénérables maisons, est un petit bonheur simple, grappillant ici un haut-relief de monstre grimaçant au-dessus d'un proche, ou une fresque murale célébrant les temps passés. Les enseignes en fer forgées, installées depuis quelques années, sont une excellente initiative pour égayer les rues et célébrer les métiers d'hier et d'aujourd'hui, faisant jaillir au-dessus de nos tête un cygne, un bœuf, une paire de rats, une pomme de pin ou une couronne.
Le temps se couvrant le lendemain matin, j'en profite pour une incursion en sous-sol, et parcourir les souterrains de la citadelle. Les carrières de calcaire dans le sous-sol de la ville sont exploitées depuis plus d'un millénaire et ont généré un réseau de souterrains qui ont transformé la base de la cité en un gruyère fragile qu'il convient constamment de surveiller et d'étayer. En plus d'extraire le calcaire, il servit de lieu de stockage des récoltes, de salle de gardes, de poudrière ou d’hôpital, notamment lors des guerres. Nous parcourons sous la houlette d'une guide dynamique et entraînante des centaines de mètres de boyaux et de couloirs, qui me rappellent que j'ai toujours aimé ces explorations mélodiques en sous-sol.
Je loge pour la nuit dans la Maison Séraphine, vieille demeure de la rue Saint-Martin, meublée à l'ancienne, avec de beaux sols, parquet et pierres, où la chambre sous les toits que j'occupe est bien au calme, même si je dois prendre garde à ne pas me cogner aux basses poutres apparentes.
Deux restaurants visités lors du séjour : le Trappist, spécialités locales, où je jette mon dévolu sur une ficelle picarde de rigueur ; l'Himalaya, beaucoup moins local, pour un agneau korma à l'indienne. Sans oublier la rituelle visite à la microbrasserie locale : celle de la Montagne Couronnée offre une sympathique terrasse non loin de la cathédrale, le patron avec lequel je devise de son troquet et de la ville, est disert et sympathique, même si la volée de ses six bières que je teste s'avère un rien fade.
Commentaires
Enregistrer un commentaire