Les brumes de Boscherville


Dimanche matin. Comme la veille au matin, la brume s’est levée du fleuve et a envahi la campagne normande, enveloppant notre demeure d’une pellicule ouateuse. Avant de rentrer sur la région parisienne, nous allons découvrir l’abbaye Saint-Georges-de-Boscherville, quelques kilomètres plus loin sur notre boucle. De style roman, fondée au XIème siècle par Guillaume de Tancarville, elle est composée avant tout de l'église abbatiale, massive avec sa tour-lanterne, qui s'impose dès que l'on entre dans le village. A l’entrée du site monastique, un pommier nous jette ses moignons dénudés, à ses pieds des tapis de pommes joliment disposées en triangles. Il subsiste 2 parties du grand bâtiment mauriste initial, en pierre calcaire de Saint-Leu L’on passe d’abord devant le cloître quasi disparu, et végétalisé, jouxtant l’église de laquelle s’élèvent des chants religieux, provenant de la messe célébrée au-delà des murs. Ce cloître autrefois de pierre s’est mué en un objet vivant, dans un verdoiement qui contraste avec l’austérité de la pierre voisine. Surtout il ouvre sur la remarquable salle capitulaire, aux chapiteaux historiés finement sculptés.
 

En remontant vers le coteau derrière l’abbaye, la végétation a continué sa prise de pouvoir. D’abord à travers les jardins qui se déroulent le long des allées, un potager, un verger, et surtout les parterres de plantes aromatiques et médicinales. Ici un jardin de simples qui rappelle que les premiers thérapeutes furent souvent les moines qui cultivaient des plantes et en traitaient leurs ouailles. A côté, une treille aligne une congrégation de bouteilles de verre, dans lesquelles se développent des plantes mystérieuses. Cette nouvelle alliance du minéral et du végétal fait écho au cloître plus bas. L’ensemble des jardins baigne dans une décoction brumeuse, qui amortit les couleurs comme les sons. Le jaune paille se fait discret tandis que le vert désaturé tente de percer malgré tout la pâle couverture ambiante. Derrière, la silhouette fantomatique de l’église tente d’émerger du cotonneux néant, ses formes massives solidement plantées dans le sol, luttant pour dévorer cette blancheur anonyme. On remonte la légère pente de la colline pour fuir l’omniprésence du blanc et chercher un espoir de lumière sur les hauteurs. Le soleil tente une timide percée avec un disque diffus qui apparaît en filigrane déjà haut dans le ciel. Un portail monumental semble annoncer la fin du jardin domestiqué, qui laisse la place à des champs et des forêts sauvages.

Non loin de là, à Saint-Pierre-de-Maneville, c’est un manoir refait au XVIIIème siècle qui nous appelle pour une escale sur le chemin du retour. Le Manoir de Villiers, maison de maitre construite vers 1580 en pierre de Caumont avec un étage à pans de bois et recouverte de petites tuiles, elle fut transformée et agrandie au cours des siècles, jusqu’à devenir ce grand manoir néo-normand aux toitures inspirées des  belles maisons de Rouen et aux façades habillées d’un curieux trompe l’œil. S’il a une histoire solide, le présent apparaît hélas un peu moins réjouissant. Le couple de plus de 80 as est toujours là et habite encore les lieux, faisant visiter aux voyageurs de passage leur petit château. Mais si celui-ci est bien vivant – il est rare aujourd’hui de visiter de tels lieux encore habités -, son entretien ne semble pas de tout repos, et l’énergie, l’argent, les deux sans doute, a l’air de manquer pour entretenir la vaste demeure, ses dépendances, chapelle et pigeonnier, son grand jardin, ses champs. Si la maison garde fière allure avec sa profusion de pans de bois, on peut se demander de quoi son avenir sera fait… Une transformation en hôtellerie de luxe pourrait bien être comme souvent pour ce genre de biens l’étape suivante de son existence, pour le meilleur ou pour le pire.

Auparavant, nous nous serons arrêtés dans le joli village de La Bouille pour y déjeuner ce dimanche midi. Le village natal d'Hector Malot (Sans Famille) aligne quelques typiques maisons le long de la Seine. Les lieux sont pris d’assaut par les promeneurs dominicaux, tandis que le bac assure avec régularité ses aller – retour sur la Seine pour acheminer piétons, cyclistes et automobilistes.

Un dernier arrêt le soir sur le chemin du retour, à Elbeuf dont notre guide touristique vante l’architecture industrielle. Le stop sera bref, la ville n’est guère attirante. Les quelques maisons anciennes et ateliers reconvertis ne sont guère mis en valeur, souvent cachés dans des ruelles quelconques. Tout cela dans un centre ville bien triste, surtout en ce morne dimanche de fin d’après-midi, entre magasins bas de gamme, restos kebab ou pressings minute.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Tassili n'Ajjer, minéral et humain

Ma géographie NBA

De pied en caps à Majorque