Safari gui(n)dé à Okonjima

Si l'on souhaite voir des guépards et autres gros chats, il est dit et écrit partout que la réserve d'Okonjima est l'endroit rêvé. Mes parents même, lors de leur expédition namibienne il y a plus de 25 ans, me parlent encore de cette petite ferme tenue par des Namibiens blancs qui s'occupent de recueillir et réinsérer des guépards blessés ou abandonnés. Si le principe reste le même et s'est bien développé depuis, la petite ferme d'il y a près de 3 décennies est devenue un grand complexe hôtelier de luxe, comme il en existe désormais beaucoup en Namibie. Un grand lodge ouvert sur l'extérieur, à la kenyane, des dizaines de bungalows largement dispersés sur la réserve, une bonne centaine de clients de tous horizons, une armée de boys and girls, tous noirs bien sûr, vous accueillant et aux petits soins avec vous, une piscine bien entendu et des "game drive" pour aller contempler nos fauves favoris. Et quand je parle de bungalow, il ne s'agit pas de cabane bringuebalante au confort spartiate, mais de case (au style africain) de grand luxe, gigantesque lit king king size, large écran plat, superbe salle de bains décorée avec goût (y compris des grandes girafes en bois), et tout à l'avenant. Pour couronner le tout, une immense baie vitrée ouvrant sur la savane, à l'horizon de laquelle l'on peut voir des antilopes batifoler au coucher du soleil. Magnifique, mais tout cela a bien entendu un coût non négligeable. Et je ne parle même pas des demeures privatisées, bien cachées derrières des grilles métalliques, réservées à quelques happy few prêts à mettre 2.000 € pour y passer la nuit.


Puisque nous sommes là pour aller caresser des guépards, va pour une sortie en 4x4 au petit matin, qui nous promet d'aller voir de près nos chats tachetés préférés. Un chauffeur et un accompagnateur, quelques touristes armés de leurs téléphones portables : un appareil photo est presque devenu désuet pour photographier, pourtant je suis sûr que mon réflex plein format, armé d'un téléobjectif 600 mm, fera des photos légèrement meilleures que leurs petits portables. Le parcours pour rejoindre le domaine des fauves démontre que ceux-ci sont bien protégés désormais, plutôt d'ailleurs pour empêcher qu'ils n'aillent voir plus loin si les antilopes sont plus appétissantes (et les humains plus prompts à dégainer un fusil). Une première grille classique, une seconde ouvrant une palissade électrifiée, un panneau nous annonce que des fauves peuvent traverser la route, nous sommes dans la place. 
Il faut bien avouer que notre quête de guépards est un peu biaisée : ceux-ci sont bien relâchés dans la nature en totale liberté, mais munis d'un collier à puce qui permet de les suivre et de les examiner une fois par an (après une capture à coup de seringue hypodermique). Du coup, nos rangers ont un GPS qui permet de traquer les bêtes et de les repérer plus facilement, tout en gardant l'excitation de la traque et de la découverte car le signal est fluctuant et parfois faible ou interrompu. Pas de problème pour les guépards, il y en a un certain nombre et ils préfèrent les espaces ouverts. Nous en trouverons deux tranquillement allongés sur le sol rouge de la savane. Deux jeunes adultes qui jouent ensemble en se faisant des câlins, ne nous prêtant guère attention. Nous pouvons sortir du 4x4 avec nos 2 accompagnateurs, armés d'un simple bâton, et nous approcher à une vingtaine de mètres pour les observer tout notre saoul. Je mitraille, alors que certains de nos cothurnes sont plutôt occupés à prendre des selfies, eux-mêmes pris devant les guépards au loin, lesquels doivent au mieux apparaître comme une petite tache ocre sur le fond flou de leur cliché.

Mais notre balade matinale n'est pas finie. Un peu plus loin, nous captons le signal d'un léopard, moins fréquent à Okonjima. De plus, son habitat est nettement plus boisé que celui de son cousin, et notre 4x4 doit s'enfoncer dans les broussailles et les piquants, carrosserie crissant de toutes parts, pour débusquer le léopard. Dérangé - en pleine sieste ? puisque c'est un animal essentiellement nocturne -, celui-ci s'éloigne lentement, presque dédaigneux, à travers les fourrés, avant de réapparaître plus loin pour couper notre piste. Là, pas question de descendre de voiture, le léopard est plus agressif et imprévisible que le guépard, et de surcroît bien plus fort physiquement, comme en témoignent sa tête et sa mâchoire, pas loin du double en volume. Dans les environs, nous découvrons une dépouille d'antilope pendue à un arbre, bien nettoyée puisqu'il n'y a plus que la peau et les os, au sens littéral du terme. Notre guide nous explique que l'animal a été tué par un guépard il y a quelques jours, mais qu'un léopard a spolié celui-ci de sa proie, et lui a piqué son dîner, l'emmenant dans un arbre pour l'achever tranquillement : un des dangers guettant les guépards est cette concurrence avec le léopard, plus costaud, qui lui vole dès qu'il peut ses proies durement acquises.
Il est temps de rentrer prendre le petit déjeuner dans notre lodge. Mais voilà que notre chauffeur, jusque là bien calme et appliqué, un peu blasé, s'excite d'un coup : il a vu des traces fraîches de rhinocéros. Pas de collier GPS cette fois, mais bien un coup de chance, car ceux-ci sont plutôt rares ici. Nous quittons la piste et voyons un couple de rhinos au loin dans les fourrés. Pour ne pas effrayer les mastodontes, nous descendons de voiture, toujours sous la protection de notre petit bâton en bois, pour nous rapprocher en prenant garde à rester contre le vent : le rhinocéros a une vue très étriquée, mais un odorat développé. Nous nous rapprochons à une distance presque inquiétante des 2 animaux, assez impressionnants en taille et volume, qui finissent par nous repérer. Un peu surpris de voir ces bizarres bipèdes cachés dans les herbes, ils s'éloignent en joggant d'une manière amusante, un déhanchement comique entraînant des ondulations presque gracieuses de leur arrière-train. Quelle chance, d'autant que nous pouvons ensuite encore les suivre 2 ou 3 minutes en roulant, après être remontés dans le 4x4.

Le lendemain, c'est une autre quête de guépards que nous entreprenons, toujours accompagnée, mais cette fois axée sur les guépards en cours de "réinsertion". Nous nous dirigeons vers un autre espace clos, plus réduit, qui abrite des guépards qui commencent tout juste leur programme de réacclimatation à la vie sauvage : ils sont encore nourris par l'homme mais apprennent à vivre dans un espace plus grand que leur enclos initial. Encore quelques mois et ce sera le grand bond, toujours un peu risqué, vers la vraie vie où il faudra soi-même aller chercher sa pitance, guetter et capturer sa proie, puis la disputer à d'autres prédateurs ou profiteurs. Une autre zone abrite une dernière catégorie de guépards : nous sommes là dans le troisième âge, une sorte d'EHPAD, des animaux trop vieux pour retourner vivre à l'état sauvage, désormais en semi-liberté, et profitant du gîte et du couvert, de la viande gratuite, sans l'obligation de se décarcasser pour aller quérir son casse-croûte quotidien. Les 4 guépards que nous voyons dans leur enclos de retraite n'ont pas l'air de s'en plaindre : ils se prélassent paresseusement dans l'herbe, étirant leurs membres, et nous jetant à peine un regard distrait en passant. Dernier arrêt à la ferme où l'on s'occupe de tous ces pensionnaires : tout un équipement hospitalier pour les fauves du cru, de quoi examiner, faire un peu de chirurgie ou de soins dentaires, un hôpital de campagne pour une clientèle particulière. L'endroit est un peu vieillot, à mille lieues du lodge luxueux où nous logeons, s'agit-il de la ferme originelle ? Nous ne le saurons pas.










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