Tanger l'internationale

 

Tanger est à la croisée des chemins, entre Afrique maghrébine et Europe andalouse, entre Océan et Méditerranée, et raconte une histoire un peu différente de ses sœurs plus traditionnelles de Fès ou de Marrakech. Tanger en français ou en espagnol, Tanja en arabe, Tangiers en anglais, et enfin Tingis naguère quand c'était la capitale romaine de la Maurétanie tangitane. Sa position en équilibre entre deux mondes lui a fait voir défiler un monde fou dans ses murs : après les Phéniciens et les Romains, les Vandales et les Byzantins, puis les Idrissides et les Omeyyades musulmans. Versant occidental, ce sont les Portugais qui arrivent d'abord avant de passer le relais aux Anglais, avant que Français et Espagnols ne se disputent le nord du Maroc au siècle dernier. Résultat de ces multiples influences, un statut international particulier de ville affranchie de droits de douane créé en 1925, ville gérée par une assemblée de fonctionnaires européens et marocains, musulmans et juifs, avec un mendoub qui gère les affaires courantes. Ces multiples influences apparaissent ici et là lorsque l'on parcourt la ville : ici une école ou un théâtre espagnol, là un cinéma ou un consulat français, ou encore synagogues et cimetière juif. Quand le tourisme s'en mêle, car la destination est devenue très courue ces derniers temps, c'est une véritable tour de Babel où l'on entend français, espagnol, anglais, se mêlant à l'arabe de la population. Y contribue aussi le TGV qui relie désormais la ville à Casablanca en deux heures, et que je vais bien entendu emprunter pour passer deux jours à Tanger.

Deux lieux caractéristiques de cette histoire mélangée se visitent, aux lisières de la vieille ville. Le musée Dar Niaba se situe sur la rue Siaghine ; c'est un superbe endroit qui fut le premier Consulat de France au 19ème siècle. Un patio arboré qu'encadrent des arches blanches, des fresques murales sous les arcades, des salons d'apparat, des patios discrets, le tout dans un calme olympien qui contraste avec l'agitation bourdonnante de la médina au-delà de la porte d'entrée. La villa est habillée de meubles, objets, toiles qui racontent Tanger et son histoire, dans une muséographie inspirée qui laisse le temps de flâner et de s'imprégner de l'ambiance des lieux.

L'autre endroit est la Légation Américaine, dans le quartier de Beni Idr, en bordure de la médina. Elle remonte à 1821 quand le sultan fit cadeau d'une maison aux États-Unis pour qu'ils y installent une antenne diplomatique et un point d'entrée yankee au Maroc. C'est aujourd'hui encore propriété américaine, élargie et transformée en musée. Ici, dans un très vaste ensemble fourmillant d'escaliers et patios, salons et salles d'exposition, est présentée la relation particulière de Tanger avec le Nouveau Monde, à travers notamment les personnes qui y transitèrent, et en premier l'écrivain Paul Bowles qui s'installa dans la ville. Un autre lieu magnifique et rare, qui rend Tanger si spéciale.

Une autre relation particulière s'est établie avec l'histoire juive et l'ancien quartier juif de la rue Touahine. Il y avait à Tanger jusque dans les années 50 une communauté de 8000 israélites, avec 17 synagogues. Contrairement à d'autres villes où les traces de cette histoire ont été effacées ou se sont estompées, le souvenir est ici bien vivace, tandis que l'on se faufile dans les étroites rues, suivant les panneaux qui guident vers les synagogues encore présentes. J'y visite celles de Moshe Nahon et de Beit Yehouda, aménagées en musées où l'on retrouve l'émotion de vieilles photos en noir et blanc, et les objets liturgiques de rigueur. L'atmosphère est feutrée, solennelle, un peu figée, mais on s'imagine pourtant bien l'ambiance qui pouvait y régner il y a un siècle. Non loin de là, au-delà des remparts, se trouve l'impressionnant et vaste cimetière hébraïque de Beit Hahayim. Au pied de la médina, au niveau des remparts et surplombant la mer, c'est un havre de paix (logique) avec ses centaines de tombes, dalles et coffres, qui se serrent les unes contre les autres, égayées par quelques palmiers qui se faufilent ici et là entre stèles.

Juste à côté, le marché aux poissons est une des institutions de la ville. Dans une grande halle où se pressent vendeurs à la criée et acheteurs, poissons et crustacés s'entassent sur les lits de glace, c'est vivant, ça crie, ça négocie, une belle tranche de vie tangéroise iodée.

Les deux endroits sans doute les plus emblématiques de Tanger sont le Grand et le Petit Socco. Le Grand Socco est une place arborée qui fait le lien entre la ville moderne et la médina. Les Tangérois y flânent autour de la fontaine, sur les bancs en pierre, tandis que le trafic infernal s'y déploie tout autour. D'un côté, le Grand Hôtel Villa de France, où séjourna Matisse, à côté les populaires jardins de la Mendoubia et en face le cinéma Art Déco du Rif, la cinémathèque de la ville, dans laquelle j'avais vu un film marocain lors de mon passage il y a onze années. On entre dans la médina pour rejoindre par l'étroite rue Siaghine le Petit Socco. Cette place enchâssée dans le vieux Tanger en est le vrai centre névralgique, ça grouille, ça s'interpelle, touristes et locaux mêlés, autour du vénérable Café Central et du café Tingis.

 

De là, la rue des Chrétiens grimpe avec ses innombrables marches, longeant de belles maisons anciennes de blanc chaulées, ouvertes de portes-fenêtres en bois, baignant dans des arbres et plantes exubérantes qui forment par endroit une étonnante jungle urbaine. On arrive ainsi, à travers boutiques d'artisanat et restaurants branchés, jusqu'à la place de la Kasbah, et son ancien palais du Dar-el-Makhzen, désormais musée de la Kasbah où se tient une exposition photos (Lumières d'Afrique) consacrées aux œuvres, très variées, d'une cinquante d'artistes africains représentant chacun des pays du grand continent, intéressant. 

 

En franchissant le rempart vers le nord, on atterrit par la porte Bab Bahr sur la promenade de Bouknadel qui ouvre grand la perspective vers le détroit et l'Espagne. C'est le terminus de Tanger où se pressent jour et nuit les visiteurs pour une bouffée d'air marin. De là, on peut continuer le long des remparts, jusqu'à la place du Tabor, puis redescendre par la rue de la Kasbah pour retourner au Grand Socco.

Je suis  installé en pleine médina tangéroise, dans l'hôtel Dar Nour, un labyrinthe de chambres confortables, d'escaliers étroits, d'espaces communs, empilés dans plusieurs maisons de la vieille ville, avec en guise de couronnement un toit-terrasse, enchevêtrement de dalles grises et de murets blancs offrant une vue incroyable sur la ville, la mer, l'Europe au-delà. Un endroit magique où je me délecte du panorama sous un soleil de fin d'après-midi pour lire un peu distraitement. Côté gastronomique, je varie les plaisirs, avec le chic et branché Morocco Club sur la place du Tabor, où faute de place (nous sommes samedi soir) c'est sur le comptoir en face du bar que je déguste en solo une excellente pastilla au poulet, un de mes péchés mignons. Et le lendemain le très traditionnel Kedbani, sur les remparts côté est, pour un copieux tajine au légumes dans une petite salle en sous-sol. Sans oublier la terrasse du Café Bleu, surplombant la Kasbah, pour des salades locales à déguster en regardant les toits de la vieille ville.








 

 

 

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