Au bout des Habous
Après ma série de formations sur Casablanca, et avant de repartir pour Paris, je dispose d'une journée libre dans la ville. J'ai déjà bien sillonné la métropole casaouie lors de mes précédents séjours, mais je ne me suis jamais arrêté aux Habous. Alias la Nouvelle Médina, c'est un quartier plus récent, conçu il y a juste cent ans, pour désengorger la vieille ville et résorber les bidonvilles qui y proliféraient. Les architectures y ont respecté les règles traditionnelles pour créer une médina plus aérée, avec des habitations confortables et plus modernes, dans un cadre "habous", c'est-à-dire sous tutelle religieuse du ministère. Et de fait, s'y promener est bien plus agréable que dans la médina du bord de mer, rues et ruelles sont propres et assez larges, des arches en enfilade offrent une belle perspective tandis que de magnifiques portes en bois laissent deviner des maisons de bon aloi derrière les murs. Je passe devant les locaux de l'Association de Musique Andalouse, avec son musée Dar el-Ala, hélas fermé ce jour-là, mais dont on entend les chants d'enfants qui y répètent à travers les fenêtres ouvertes. S'y trouvent aussi des commerces bien sûr, dont un bel artisanat pour visiteurs de passage, avec une ambiance plus détendue qu'à Marrakech ou Fès, les vendeurs restent discrets et affables, et les objets sont de qualité : je me laisse d'ailleurs tenter par quelques colifichets, babouches et coupelles. La réputée pâtisserie Bennis me fait aussi de l’œil et j'en ressors avec un stock de briouates, fekkas, ghoribas et autres cornes de gazelle que je ramènerai pour déguster at home. Sur la place de la Mosquée, le restaurant maQam est une bonne adresse, pour ses plats et sa vue depuis son toit-terrasse sur le quartier. Je me régale encore une fois d'une ronde pastilla accompagnée de petits ramequins de légumes, tous un peu sucrés à mon goût cependant.
Pour me rendre aux Habous, je prends tout mon temps pour traverser à pied divers quartiers de Casablanca, et en profiter pour visiter quelques endroits que je ne connais pas encore. Je commence par rejoindre le Parc de la Ligue Arabe, vastes jardins bien entretenus aux hauts palmiers encadrant de jolis aqueducs de mosaïques qui proposent de magnifiques perspectives vertes et bleutées, avec ça et là les taches blanches d'aigrette s'y désaltérant.
Au bout du parc se tient la Cathédrale du Sacré-Coeur, fermée depuis quelques années pour travaux, et qui vient de rouvrir. Étincelante dans sa nouvelle parure d'un blanc immaculé, elle ouvre sur une immense nef ponctuée de colonnes élancées, décorée de modernes vitraux, dans un espace vide puisque désacralisée, elle est désormais destinée à accueillir diverses manifestations, expositions ou salons. Un bel endroit en tout cas, un peu aseptisé quand même, presque trop neuf.
Non loin de là, dans une petite rue, se tient le Musée de la Fondation Abderrahman Slaoui, installée dans une villa art déco. C'est une collection privée qui rassemble divers objets, bijoux, tableaux, coffres, ainsi qu'une belle collection d'affiches du 20ème siècle, racontant l'histoire des relations entre Maroc et Europe au travers de dessins au style délicieusement rétro.
De là, je rejoins la vaste place Mohamed V, un des pôles structurant l'agglomération casaouie. Au milieu trône le désormais inévitable, et laid, assemblage de lettres en 3D affichant fièrement "WE LOVE (nom de la ville)", auquel Casa ne pouvait échapper. Du côté nord, l' "éléphant blanc" de la ville, signé Portzamparc, le nouveau théâtre de la ville (Cas'Art), geste d'architecture moderne qui trône depuis des années, inutilisé et fermé, au bout d'une esplanade vide, symbole de la gabegie du royaume chérifien, qui entraîne ces temps-ci récriminations et manifestations de la jeunesse marocaine. En contraste, de l'autre côté, le Palais de Justice de style néo-marocain, avec ses deux patios, est une ruche bourdonnante où la population se mêle aux avocats et fonctionnaires, et où j'arrive à me faufiler, même à prendre quelques photos, alors que je n'en ai certainement pas le droit ! Et au milieu de la place, à côté du tramway qui la traverse, les pigeons ont élu domicile sur la fontaine ... aux pigeons.
Encore deux arrêts sur le chemin du retour. Le premier à Notre-Dame-de-Lourdes, qui contrairement à sa voisine du Sacré-Coeur, est bien encore active. La moderne église elle-même est fermée quand je m'y arrête, et je ne pourrai donc pas admirer ses réputés vitraux modernes. Mais dans l'enceinte se trouve une grotte en béton, imitation de celle de Lourdes : les fidèles viennent y prier, mais c'est quand même assez moche.
Puis pour finir la journée, avant de reprendre le tram, un dernier stop à la Villa Carl Ficke. C'est une majestueuse villa, construite en 1913, qui vient d'être restaurée de fond en comble pour rouvrir en 2025, et abriter un musée de l'histoire de Casablanca. L'occasion de parcourir la mémoire urbaine et humaine de Casa, dans les magnifiques espaces lumineux de la maison d'architecture coloniale, escaliers, vitraux, planchers, tout refait avec goût. Intrigué par le nom germanique, j'apprends que la villa fut construite par un riche Allemand qui faisait du commerce d'armes dans la région, et dont les activités troubles aboutirent à ce qu'il soit fusillé pour trahison en 1915. Elle fut ensuite utilisée en tant que sanatorium, puis école, avant sa renaissance plus d'un siècle plus tard. Devant le bâtiment, un plan d'eau dans lequel il se reflète, bordé de sculptures modernes, et des jardins en étage pour descendre jusqu'au vrombissant rond-point du Maigre Dubreuil où la ville reprend ses droits.
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